Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 05:12

Bober (Robert) On ne peut plus...

 

« Si je préfère de beaucoup l’autobus au métro – et je choisis alors une place sur la plate-forme –, c’est encore à pied que j’aime le mieux me déplacer. Sollicité à tout instant par ce qui s’offre à mon regard, j’ai du plaisir à ignorer les raccourcis pour rentrer chez moi. »

C’est d’abord en piéton de Paris que Robert Bober aborde son dernier roman, On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux [*] (une citation tirée de Plupart du temps de Pierre Reverdy), puis en chroniqueur des années soixante et de l’après-guerre par des retours en arrière méthodiques et compulsifs.

Tout débute par la découverte d’un café servant pour une scène du Jules et Jim de François Truffaut dont Robert Bober était l’assistant, jusqu’aux lettres d’une tante Esther vivant aux États-Unis et à un voyage en Pologne…

Mais en fait Robert Bober n’est qu’un des personnages secondaires de son livre puisqu’il laisse la parole à un certain Bernard Appelbaum, né à Paris en 1940 et qui évoque ses deux pères affectifs, le premier (son père biologique, dont il ne se souvient pas) disparu en 1942 quelques jours après la rafle du Vel’ d’Hiv, et le deuxième (second époux de sa mère), un ami d’enfance de ses parents, mort en 1949 au large des Açores dans l’accident d’avion de Marcel Cerdan. (« Ainsi, écrit-il, je ne me souvenais pas de mon père, mais je me souvenais du père de mon frère, qui, lui, ne s’en souvenait pas. »)

La nostalgie bien sûr entoure ces souvenirs, de même que les visites aux Puces de Saint-Ouen, la lecture des vieux journaux, le visionnage de films (La Ronde ou Madame de…) de Max Ophuls, la fréquentation des cafés avec Robert Giraud, les rues de Belleville, etc.

On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux reste donc une réflexion sur le passé et l’intemporel (dans le sens de Vladimir Jankélévitch qui disait que « si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ») où Robert Bober distille pour nous, au milieu des regrets et des douleurs, des instants de bonheur paradoxal !

Michel Sender.

[*] On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux de Robert Bober, P.O.L. éditeur, Paris, août 2010 ; 288 pages, 17 €. www.pol-editeur.com

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature
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Mercredi 27 octobre 2010 3 27 /10 /Oct /2010 12:25

Amour de George Sand (Le Dernier) Evelyne Bloch-DanoAlexandre Manceau

 

« Homme de l’ombre, Alexandre Manceau joue ainsi auprès de George Sand le rôle de certaines compagnes de créateurs. Le miracle est qu’il n’en soit pas dévirilisé, que ces gestes apparaissent comme des preuves d’amour et non des signes d’infériorité. Il fallait décidément que par ailleurs, il se montrât assez viril pour que Sand, “la plus femme des femmes”, ne l’en aime que davantage. L’écrivain qui a choisi un prénom d’homme et parle souvent d’elle-même au masculin, a trouvé en Alexandre, conquérant modeste, le compagnon idéal, à la fois homme et femme, comme elle. »

 

Dans son nouveau livre, Le Dernier Amour de George Sand [*], Évelyne Bloch-Dano (dont nous connaissons déjà les biographies Madame Zola, Madame Proust et Flora Tristan, la femme-messie ou encore le roman, La Biographe, sur Romy Schneider) se plaît à évoquer George Sand (1804-1876) et un de ses amants, le plus méconnu mais aussi celui qui vécut le plus longtemps (quinze ans) auprès d’elle, le graveur Alexandre Manceau (1817-1865).

 

Alexandre Manceau, ami de son fils Maurice, vint passer quelques jours chez George Sand, à Nohant, pour la Noël 1849, puis s’y installa dès les premiers mois de 1850.

 

« J’ai 46 ans, j’ai des cheveux blancs, cela n’y fait rien, écrit-elle en juillet 1850 à l’éditeur Pierre-Jules Hetzel. On aime les vieilles femmes plus que les jeunes, je le sais bien maintenant. Ce n’est pas la personne qui a à durer, c’est l’amour ; que Dieu fasse durer celui-là, car il est bon ! »

 

Alexandre Manceau, lui, a treize ans de moins qu’elle et George Sand décidera, même si elle se confie assez vite à ses proches, de rester fort discrète sur son nouvel amour : « J’ai retiré de l’expérience cette certitude qu’il ne faut pas se confier, qu’il ne faut pas converser de ses secrets, qu’il faut enfin avoir son secret à soi, et ne pas permettre aux autres de vous en parler », avait-elle écrit à Hetzel dès fin avril 1850.

 

Alexandre Manceau sera souvent présenté comme son secrétaire et son copiste, ils tiendront ensemble des Agendas qui nous sont parvenus mais qui furent rédigés de façon extrêmement neutre tandis que pratiquement toute leur correspondance a disparu : Maurice Sand, brouillé avec son ancien ami vers la fin de sa vie, détruisit sans doute de nombreux documents.

 

Nous suivons donc essentiellement George Sand qui, après la révolution de 1848, va achever son Histoire de ma vie et, en plus de nombreuses pièces de théâtre, continuer une production romanesque d’une grande prolixité (elle devait, par contrat, trois romans par an à La Revue des Deux-Mondes de François Buloz), sachant que tout indique que sa relation avec Alexandre Manceau lui procure indéniablement une grande stabilité intérieure.

 

Et ce, malgré les désaccords fréquents avec sa fille Solange et la mort brutale de sa petite-fille Jeanne, avant encore un conflit important avec son fils qui chassera Alexandre (qu’elle suivra) de Nohant.

 

 Car Alexandre Manceau, qui exerce régulièrement sa propre activité de graveur (il composera par exemple avec Maurice Sand un volumineux ouvrage sur Masques et bouffons), sera celui qui achètera pour elle la chaumière de Gargilesse (à l’origine de Promenades autour d’un village) dans la vallée de la Creuse, un véritable havre de paix, ou qui encore trouvera la maison de Palaiseau où ils vivront entre 1863 et 1865, année de sa mort, atteint par la tuberculose.

 

Paradoxalement, par le fait de sa modestie et de son dévouement silencieux, Alexandre Manceau demeure (effectivement à l’instar des mères ou des compagnes d’écrivains) largement un inconnu qui méritait bien mieux mais qui s’est contenté, semble-t-il, de l’amour de sa Dame – « Il est ma force et ma vie », disait-elle encore de lui !   

 

Michel Sender.

 

[*] Le Dernier Amour de George Sand d’Évelyne Bloch-Dano, éditions Grasset, Paris, septembre 2010 ; 320 pages, 20 €. (Sur www.ebloch-dano.com voir la très intéressante « galerie d’images » du livre.

 

Alfred de Musset et George Sand Correspondance

 

En ce bicentenaire de la naissance d’Alfred de Musset (voir ce blog les 26 et 27 juin 2010), l’on n’échappe pas à des ouvrages sur la liaison orageuse entre lui et George Sand. Je mentionnerai juste la récente parution, dans une édition de Martine Reid, de « Ô mon George, ma belle maîtresse… », recueil de lettres d’Alfred de Musset et George Sand entre juillet 1833 et mars 1835 (collection « Folio 2 € », éditions Gallimard, Paris, septembre 2010 ; 144 pages, catégorie F1).

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : les fous de lecture
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Vendredi 22 octobre 2010 5 22 /10 /Oct /2010 12:31

Bourdieu Questions de sociologie

 

« Il y a une lutte sur les enjeux et les moyens de lutte qui oppose les dominants et les dominés, mais aussi les dominés entre eux : une des subtilités du rapport de force dominants/dominés, c’est que, dans cette lutte, les dominants peuvent utiliser la lutte entre dominés sur les moyens et les fins légitimes (par exemple l’opposition entre revendication quantitative et revendication qualitative ou encore l’opposition entre grève économique et grève politique). Il y aurait une histoire sociale à faire de la discussion sur la lutte des classes légitime : qu’est-ce qu’il est légitime de faire à un patron, etc. » [*]

En cette période troublée, il me plaît de lire Pierre Bourdieu (1930-2002), en me souvenant que, en 1995, il avait été un des rares intellectuels publics à prendre fait et cause en faveur des grévistes et à les défendre.

Je pense à lui quand je vois un philosophe (par ailleurs, très doué) comme, par exemple, Robert Redeker qui, dans Le Monde, décrit la retraite comme « un mythe français » et dont il annonce l’« agonie », sans qu’on sache trop s’il s’agit de lard ou de cochon.

En effet, pour le travailleur ou le salarié de base, qui travaille pour vivre et n’a pas d’autres ressources, l’espoir de la retraite (comme encore la protection sociale) est quelque chose de vital et de fondamental qui a été obtenu par les anciens et qui doit à tout prix être maintenu.

Rien ne préserve hélas de la maladie, de la dépendance et de la mort, mais, au moins, qu’on puisse profiter de la retraite le plus tôt possible, avant d’être impotent ou gaga !

Or, depuis la réforme Balladur sur les vingt-cinq meilleures années qui a fait baisser le montant des retraites puis celle de Fillon qui a allongé la durée du travail et avec cette nouvelle régression qui retarde l’âge du départ, cet acquis social est de nouveau attaqué, et ce n’est pas acceptable, c’est insupportable, la coupe est pleine, on n’en peut plus !...

On ne voit pas les commerçants (sauf pour leurs vitrines cassées) ou les paysans (pourtant très prompts d’habitude à jeter du fumier devant les préfectures !) se plaindre car il y a bien longtemps (tout en prenant part au pot général) qu’ils se débrouillent autrement et qu’ils conservent une mentalité de petits patrons. Et l’on sait que les patrons, eux, ne manquent pas de s’assurer des retraites-chapeaux ou des stock-options.

Quant à ceux qui décident, les ministres, les députés, les sénateurs, ou encore les flics et les militaires qui les protègent, ils ont tous des systèmes dérogatoires de retraite et de cumuls !

J’entends déjà les cris qui montent : « Tous pourris, tous des salauds ! », tandis que les médiateurs, les journalistes, les échotiers, ceux qui rendent compte et qui pourraient donner leur opinion, lèchent littéralement les bottes des sphères dirigeantes que, il est vrai, ils fréquentent plus qu’à leur habitude.

En accumulant de soi-disant « réformes » qui, à chaque fois, font se rétrécir les droits sociaux, en multipliant les injustices et les inégalités, les « classes laborieuses, classes dangereuses » se réveillent, même si elles restent encore bien timorées.

Et, même si les grévistes perdent aujourd’hui, les possédants y gagneront une victoire bien amère demain !

Michel Sender.

[*] « La grève et l’action politique » (1975) dans Questions de sociologie (1984) de Pierre Bourdieu, collection « Reprise », éditions de Minuit, Paris, 2002 ; réimpression d’août 2009, 288 pages, 8,50 €. www.leseditionsdeminuit.fr

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : Diaspora Zorange
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Mardi 19 octobre 2010 2 19 /10 /Oct /2010 10:00

Eric Faye Nagasaki

 

« Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans son pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. Et voyez ces serpents d’asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu’à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d’une muraille de bambous désordonnés, de guingois. C’est là que j’habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop. »

Dans son récent court roman ou plutôt sa longue nouvelle, Nagasaki [*], Éric Faye reconstruit et réinvente les éléments d’une histoire vraie, un fait divers, qu’il ne servirait à rien de cacher au futur lecteur tellement l’intérêt en est dans le déroulement et la narration, puis dans les réflexions qui s’en induisent.

Au Japon, un homme célibataire, qui vit seul, s’aperçoit incidemment, à de petits détails (notamment des aliments qui disparaissent de son réfrigérateur), que quelqu’un s’introduit probablement chez lui.

Et, progressivement, l’on comprend qu’en réalité une personne (une femme de cinquante-huit ans) vivait en permanence dans son habitation et y est restée plusieurs mois, à l’insu du propriétaire des lieux…

« La femme d’aujourd’hui sait qu’il ne faut pas laisser les souvenirs rebondir dans le palais des miroirs ; ils deviendraient fous, comme une mouette qu’on enferme par mégarde dans une salle », nous dit encore Éric Faye.

Nous découvrons alternativement les deux points de vue des protagonistes et nous sentons monter inéluctablement l’angoisse, paradoxalement surtout après la révélation des faits litigieux.

Car l’homme, même si le délit n’a pas eu de conséquences matérielles gravissimes (la femme mangeait souvent à l’extérieur et se retranchait discrètement dans une pièce de débarras), ne parvient pas à se remettre des événements : « Je n’arrive plus à me sentir chez moi », déclare-t-il simplement au procès…

Bien entendu, cette aventure à la fois peu banale et en même temps très prosaïque, a pris une dimension « existentielle », comme on dit.

Tout tient dans l’écriture tendue, exigeante et limpide d’Éric Faye !

Michel Sender.

[*] Nagasaki d’Éric Faye, éditions Stock, Paris, août 2010 ; 112 pages, 13 €.

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature
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Dimanche 17 octobre 2010 7 17 /10 /Oct /2010 07:36

Gérard Mordillat Les Vivants et les Morts LdP 2010Gérard Mordillat Les Vivants et les Morts LdP 2006

 

« – Suis-moi bien : quelle est la situation ? L’usine est occupée, on est dans la merde, on accroche des banderoles, on fait du ramdam ici et en ville, on crie à l’injustice, au vol, à tout ce que tu veux. Tout ça, je vais te dire, c’est bien, c’est juste, mais ça ne nous sert à rien. Ou, en tout cas, pas à grand-chose. À la télé ça nous montre comme une bande de paumés, plus ou moins agressifs ou énervés, tout juste capables de jouer au tambour sur des caisses en ferraille ou de chialer en direct. Et ceux qui voient ça, le cul bien au chaud sur leur canapé, ils pensent : c’est bien triste mais j’en ai rien à foutre. En vrai, ça leur fait peur. Comme de voir des grands brûlés. T’es d’ac ? »

C’est tout récemment, à l’occasion du feuilleton télévisé diffusé sur France 2 dont je n’ai vu qu’un épisode ou deux en fin de soirée (mais un coffret DVD est annoncé pour bientôt), que j’ai plongé dans Les Vivants et les Morts [*], le magnifique roman-fleuve de Gérard Mordillat.

Et j’ai été pris dans cette histoire, ces histoires, tellement ce qui est raconté est vrai, terriblement véridique (l’actualité – il y a encore quelques jours avec le conflit Lejaby – nous en donne plein d’exemples) et absolument émouvant.

Il s’agit d’un roman, bien sûr, mais où, pour une fois, la marquise n’est pas sortie à cinq heures et où on nous parle de la vie, de l’amour, du travail et de la mort avec des accents authentiques et modernes dans l’intemporalité, en ce début de vingt et unième siècle, de la condition ouvrière – dans le sens où les paroles de L’Internationale ou les pages du Manifeste du parti communiste ont toujours leur raison.

Tout cet ensemble de bruit et de fureur, cette fresque sociale endiablée, se termine très mal, mais Gérard Mordillat a le chic de donner force et dignité à ce monde attaqué de toutes parts.

C’est bouleversant et d’une grande justesse de ton – de la belle et remarquable littérature populaire !

Michel Sender.

[*] Les Vivants et les Morts de Gérard Mordillat, éditions Calmann-Lévy, Paris, janvier 2005 ; réédition Le Livre de Poche [février 2006], édition 07, Librairie Générale Française, Paris, août 2010 (832 pages, 8,50 € – avec une jaquette reprenant une image de la série télévisée ; sur la couverture du livre lui-même, toujours la très belle photographie de Georges Azenstarck).

Un nouveau roman de Gérard Mordillat, Rouge dans la brume, doit paraître en janvier 2011 chez Calmann-Lévy.

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : les fous de lecture
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