"Un été à Baden-Baden" : Leonid Tsypkin et Dostoïevski

Publié le par SENDER




Leonid Tsypkin (1926-1982) ne quitta jamais l’Union soviétique et cette œuvre majeure, Un été à Baden-Baden [*], commença à paraître aux États-Unis (où son fils, lui, avait pu émigrer), une semaine avant sa mort, dans un hebdomadaire d’émigrés russes, Novaya Gazeta.

Traduit en anglais par Roger et Angela Keys en 1987 chez Quartet Books à Londres, A Summer in Baden-Baden fut réédité en 2001, avec une remarquable préface de Susan Sontag (elle explique l’avoir découvert à Londres « dans un casier de vieux livres de poche défraîchis devant une librairie de Charing Cross Road »), chez New Directions à New York. (Cette redécouverte a provoqué sa publication en Russie et dans de nombreux pays européens, ainsi qu’en hébreu.)

Leonid Tsypkin avait une haute conscience de son travail et un style très exigeant (vous avez pu, en juger, je pense, en lisant précédemment le premier paragraphe de ce roman : une seule phrase époustouflante !). Une fois cette écriture singulière admise, nous sommes littéralement emportés dans une recréation polyphonique des dernières années de Fédor Dostoïevski (1821-1881), à partir de son remariage, en 1867, avec Anna Grigorievna Snitkina (jeune dactylographe, elle n’a pas encore vingt et un ans, Dostoïevski l’a embauchée en octobre 1866 pour finir Le Joueur, dicté en quelques jours pour honorer un contrat urgent) et de leur départ pour l’étranger.

On oublie souvent qu’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa (1846-1918) avait vingt-cinq ans de différence d’âge avec son mari  et qu’elle lui a survécu jusqu’après la Révolution russe ! Le livre (c’est un roman, mais d’une documentation irréprochable) de Leonid Tsypkin est aussi un hommage à son dévouement et à son amour extraordinaires (ils eurent deux enfants) pour cet homme malade et difficile à vivre (il imagine leurs relations sexuelles comme des nages effrénées) dont elle a miraculeusement facilité l’existence et ardemment défendu l’œuvre. (Ses propres Carnets et son Journal sont des documents inépuisables.)

Et puis, pour Tsypkin, Dostoïevski reste toujours l’immortel zek (il évoque magnifiquement – dans une de ses incidentes qui font à la fois le charme et la difficulté de son livre –, sans le nommer, l’arrivée, « une centaine d’années plus tard », d’Alexandre Soljenitsyne en Allemagne, lui aussi ayant eu deux enfants avec une femme jeune), marqué à jamais par le malheur, toujours en errance...

Mais, dans sa ferveur religieuse (« Il y a quelque chose de contre nature et même à première vue d’énigmatique dans la passion et dans la ferveur presque religieuse avec lesquelles ils [une foule de Juifs historiens qui détiennent quasiment le monopole des études dostoïevskiennes] ont dépiauté et continuent à dépiauter les journaux, les brouillons, les lettres, les plus minuscules faits relatifs à un homme qui méprisait et détestait le peuple auquel ils appartenaient », relève-t-il), Leonid Tsypkin n’ignore absolument pas l’antisémitisme (« Les Juifs, il ne leur donnait même pas le nom de peuple, il parlait de tribu, comme s’il s’agissait de sauvages des îles polynésiennes – cette  tribu ”, j’en fais partie, moi, comme les nombreux amis avec qui je discute des subtilités de la littérature russe ») de Dostoïevski et ne l’excuse pas.

« Aimer Dostoïevski : comment cela est-il possible – comment cela est-il possible pour un Juif – quand on sait qu’il haïssait les Juifs ? » se demande également Susan Sontag, avant de noter : « À cela Tsypkin ne voit pas d’autre explication que la ferveur des Juifs pour la littérature russe [...] Aimer Dostoïevski, c’est aimer la littérature. » Et Un été à Baden-Baden est l’illustration infinie, bouleversante, de cet amour fou pour la littérature !

Michel Sender.

[*] Un été à Baden-Baden (Leto v Badene, 1981), édition établie par Andreï Oustinov, traduit du russe par Bernadette du Crest, préface de Susan Sontag (2001) traduite de l’anglais par Patrick Hersant (première publication : Christian Bourgois éditeur, Paris, février 2003), collection « Points », éditions du Seuil, Paris, février 2005 ; 224 p., 6 €.

À noter : André Beucler traduisit en 1930 chez Gallimard les souvenirs d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa (repris, avec une préface de Jacques Catteau, en 2001, par Mémoire du Livre). Le journal a été traduit (préface de Paul Kalinine) également chez Stock en 1978 par Jean-Claude Lanne.


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