Georges Simenon et sa mère

Publié le par SENDER




« Jeudi 18 avril 1974

Ma chère maman,

Voilà trois ans et demi environ que tu es morte à l’âge de quatre-vingt-onze ans et c’est seulement maintenant que, peut-être, je commence à te connaître. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la même maison que toi, avec toi, et quand je t’ai quittée pour gagner Paris, vers l’âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une étrangère. »

C’est ainsi que débute Lettre à ma mère [*] de Georges Simenon (1903-1989) paru en novembre 1974 aux Presses de la Cité. Livre singulier, particulier, unique – à plus d’un titre.

Depuis Maigret et Monsieur Charles en juillet 1972 (son dernier Maigret et son dernier roman), Georges Simenon n’a plus rien publié (la bande du livre, que j’ai conservée comme marque-page, indique en blanc sur fond rouge « le nouveau SIMENON »). Il a annoncé dans le quotidien suisse 24 heures du 7 février 1973 qu’il n’écrirait plus mais, quelques jours plus tard, le 13 février, pour son soixante-dixième anniversaire, il s’est acheté un petit magnétophone où il a commencé à enregistrer ses Dictées (en tout, il y en aura vingt et une) qui ne paraîtront qu’à partir de mars 1975.

En avril 1974 (quelques jours auparavant, il a été hospitalisé près d’un mois suite à une fracture du col du fémur) il dicte donc, selon sa nouvelle méthode (mais le livre ne fera pas partie des Dictées), Lettre à ma mère, pour dactylographie ensuite par sa secrétaire, etc. Le texte définitif, des paragraphes courts très aérés, conserve volontairement des redites, comme autant de leitmotiv ou de scansions, et garde une tonalité funèbre (le fil directeur en reste les dernières visites à sa mère à l’hôpital de Bavière, à Liège, peu avant sa mort) à l’instar de la photographie reproduite sur la jaquette du livre.

« Mais, pendant que je te regarde, ce n’est pas à eux que je pense, mais à une autre photographie : une femme encore très jeune, qui n’a pas achevé sa croissance, sous un voile de crêpe noir qui va de son petit chapeau, en crêpe noir aussi, jusqu’au sol.

C’est toi. Je ne sais pas à quel âge. Je ne sais pas de qui tu portais le deuil. Le sais-tu toi-même ? Il y a eu tant de deuils dans la famille, à cette époque, que, toi et tes sœurs, je vous ai vues plus souvent sous des voiles de crêpe que dans des robes claires. »

Entre Georges Simenon et sa mère, il y a toujours eu comme un voile, une incompréhension fondamentale (elle doutait toujours de lui : « Pourquoi es-tu venu, Georges ? » lui dit-elle abruptement à son arrivée à l’hôpital) et une préférence pour son frère Christian, le cadet, disparu après la guerre (pour se faire oublier, il s’était engagé dans la Légion étrangère et mourut en Indochine) : « Comme c’est dommage, Georges, que c’est Christian qui soit mort », lui dit-elle encore !

Georges Simenon a décrit ses parents, de manière romancée et sous des noms modifiés, dans un de ses livres les plus atypiques et les plus beaux, Pedigree, mais l’histoire du remariage (qu’il n’a jamais compris) de sa mère avec le « père André », un retraité des chemins de fer, on le découvre dans ce livre, a inspiré un autre de ses romans – célèbre par le film qui en a été fait et par ses magnifiques interprètes, Jean Gabin et Simone Signoret –, Le Chat.

« Dans la maison de la rue de l’Enseignement, où il n’y avait plus de locataires, vous restiez seuls, face à face, deux étrangers, sinon deux ennemis. Personne n’a enregistré les phrases que vous avez échangées. Elles devaient être terribles et exprimer une haine profonde puisque, un jour, vous avez décidé de ne plus vous parler mais de vous servir de billets griffonnés quand il était nécessaire que vous communiquiez. »

« Entre nous deux, il n’y avait qu’un fil, conclut Georges Simenon avant d’apposer sa signature autographe à la fin de cette lettre douloureuse et terrible. Ce fil, c’était ta volonté féroce d’être bonne, pour les autres, mais peut-être, surtout, pour toi. »

Michel Sender.

[*] Lettre à ma mère de Georges Simenon, Presses de la Cité, Paris, novembre 1974 ; 128 p. (relié-cartonné sous jaquette). Sur Simenon, j’aime bien le site www.nocesdencre.ch

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