Hommage à Suzanne Césaire

Publié le par SENDER




« Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets. Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers.

La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas. »

Dénonçant la « littérature de hamac » (« Littérature de sucre et de vanille. Tourisme littéraire. Guide bleu et CGT [Compagnie Générale Transatlantique]. Poésie, non pas ») dans un article de la revue Tropiques (n° 4, janvier 1942) sur Misère d’une poésie : John-Antoine Nau (« Et je parle de Nau ! Et je ne dis rien d’un Leconte de Lisle ! D’un José Maria de Heredia ! d’un Francis Jammes. Les professeurs coloniaux continuent à trouver ça très bien. Pauvres nigauds ! »), ce quasi-manifeste (se terminant sur une référence à André Breton et au surréalisme) est signé Suzanne Césaire.

Née Suzanne Roussi en 1915, épouse d’Aimé Césaire - qu’elle a rencontré à Paris à L’Étudiant noir et à l’École normale supérieure - depuis 1937 ; rentrée en Martinique en 1939 avec son mari pour enseigner au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, Suzanne Césaire a participé en 1941 (avec Aimé Césaire, René Ménil, Aristide Maugée et Lucie Thésée) à la création de la revue Tropiques dans laquelle, jusqu’au dernier numéro de 1945, elle écrira en tout et pour tout sept articles. Mais quels articles !

Ces textes, aujourd’hui regroupés dans un livre-hommage établi par Daniel Maximin et reprenant le titre de sa dernière contribution, Le Grand Camouflage [1], montrent en effet une grande influence (ainsi qu’une grande connivence avec lui) de sa pensée sur Aimé Césaire, qu’elle a soutenu et incité à écrire pendant ces temps de « dissidence » : la revue Tropiques débute en 1941 sous la censure vichyste de l’amiral Robert en Martinique, elle sera interdite en mai 1943 mais reparaîtra très vite après la libération de l’île (la Martinique a été libérée en juin 1943) jusqu’en 1945.

Du début à la fin de la revue, les articles de Suzanne Césaire marquent les réflexions et les engagements philosophiques, poétiques et politiques de la revue. Qu’on en juge. Son premier article est consacré à Leo Frobenius et le problème des civilisations, le deuxième à Alain et l’esthétique dont elle fut l’élève. Dans trois articles suivants, elle se consacre essentiellement à la poésie et à la défense du surréalisme car, entre-temps (rencontre majeure), André Breton, avec tout un groupe d’exilés en route pour les États-Unis, a séjourné en Martinique (d’avril à juillet 1941) : André Breton, poète..., Misère d’une poésie : John-Antoine Nau et, en octobre 1943, 1943 : le surréalisme et nous (« Le surréalisme, corde raide de notre espoir », écrit-elle en conclusion).

Il ne s’agit pas d’un ralliement, mais plutôt d’une osmose profonde qui influencera énormément Breton (il préfacera notamment Cahier d’un retour au pays natal en 1947 chez Bordas et publiera Martinique, charmeuse de serpents en 1948 au Sagittaire). En avril 1942, Suzanne Césaire a par ailleurs publié un article important, Malaise d’une civilisation, à la fois critique de l’homme martiniquais (« Donc le Martiniquais est typiquement éthiopien. Dans les profondeurs de sa conscience il est l’homme-plante, et s’identifiant à la plante, son désir est de s’abandonner au rythme de la vie ») et du colonialisme (on en retrouvera des échos chez Frantz Fanon) et appel « à nous connaître enfin nous-mêmes ».

Et puis, en 1945, son dernier article, Le grand camouflage, sublime : « Il y a plaquées contre les îles, les belles lames vertes de l’eau et du silence. Il y a la pureté du sel autour des Caraïbes. Il y a sous mes yeux la jolie place de Pétionville, plantée de pins et d’hibiscus. Il y a mon île, la Martinique et son frais collier de nuages soufflés par la Pelée... »

Ensuite, Suzanne Césaire s’est tue, « malgré tout les malgré qui font taire scandaleusement l’écriture des femmes » écrit Daniel Maximin. En 1963, elle se séparera d’Aimé Césaire et mourra en 1966 d’une tumeur du cerveau, à cinquante ans.

Ce livre, accompagné de textes d’André Breton (Pour madame Suzanne Césaire : « Puis les cloches de l’école essaiment aux quatre coins les petites chabines rieuses, souvent plus claires de cheveux que de teint... »), d’Aimé Césaire (« Fenêtres du marécage fleurissez ah ! fleurissez / sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire... ») et de leur fille Ina Césaire (« Mon inoubliable mère, qui n’a pas pu vieillir, / Suzanne Césaire, née Roussi / Maman Suzy. C’est ainsi que nous l’appelions »), est un vibrant hommage - une œuvre pie !

Michel Sender.

[1] Le Grand Camouflage - Écrits de dissidence (1941-1945) de Suzanne Césaire, édition établie par Daniel Maximin, éditions du Seuil, Paris, mai 2009 ; 128 p., 14 euros.

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