Marcel Proust et la photographie

Publié le par Michel Sender

 

 

« Ce qui est sorti d’une pensée

peut seul fixer un jour une autre pensée

qui à son tour a fasciné la nôtre. »


Je mets en exergue cette citation d’un morceau de phrase de Marcel Proust (extrait d’un article sur John Ruskin) à la fin de Proust et la photographie – La Résurrection de Venise [*] de Jean-François Chevrier car elle résume bien mon sentiment après la lecture de cet ouvrage remarquable.


Proust et la photographie
est la reprise d’un livre de Jean-François Chevrier paru en 1982 aux éditions de l’Étoile (dans sa présentation, Sandra Alvarez de Toledo en restitue bien le contexte), mais réactualisé et augmenté d’une lettre inédite de Marcel Proust à Ilan de Casa Fuerte en mai 1903 commentée ensuite sous le titre de La Résurrection de Venise. L’ensemble est confondant de bonheur !


Il y a d’abord le charme de toute lecture de Marcel Proust ; si vous en avez déjà connu l’enchantement, vous me comprenez – sinon, lisez ce livre, vous aurez peut-être enfin le déclic !


Car Marcel Proust (et avec lui Jean-François Chevrier) ne nous parle pas bêtement de la photographie ; il nous fait réfléchir et rêver, en dépouillant puis multipliant nos affects devant toute image, à la fois passé, présent et avenir... L’instantané est une figuration en apparence figée du moment mais déjà archive de la mémoire et du futur ! C’est une révolution.


« Rien ne m’est plus étranger
, écrit Marcel Proust à une amie, que de chercher dans la sensation immédiate, à plus forte raison dans la réalisation matérielle, la présence du bonheur. » Voilà qui résume bien sa pensée sur l’existence et la littérature, sa conception de l’écriture et de La Recherche.


La photographie, une gravure, un tableau, mais aussi un mot, une phrase, une lettre – nous confrontent à l’intime, au non-dit et donc à l’extrapolation littéraire.


C’est ce qui se produit (avec ses codes et ses bienséances) quand, dans sa lettre au jeune Ilan de Casa Fuerte, Marcel Proust ajoute : « Je voudrais penser que ce grand sanatorium de silence et de lumière qu’est Venise fera du bien à Madame votre Mère. » Car l’évocation de Venise, pour Marcel Proust, renvoie à sa propre mère : « Si je veux peindre Combray c’est avec ces couleurs grises, cette odeur de paille et de confiture, ce désir de Venise, cette tristesse de dire bonsoir à Maman qui faudrait que je la peigne », écrit-il dans un des nombreux cahiers préparatoires à La Recherche.


Puis, dans La Résurrection de Venise, par associations d’idées et glissements progressifs, Jean-François Chevrier nous conduit devant le « petit monstre » relevé par John Ruskin – parmi de multiples frises et ornements – sur le portail des Libraires de la cathédrale de Rouen et qui, à son tour, fascine Marcel Proust... Là, dans une floraison luxuriante de motifs et de décorations, un maître bâtisseur a placé la petite figurine sculptée d’un personnage fatigué ou dubitatif qui, dorénavant, survit au-delà des siècles, « dans des pierres qui sont déjà de la poussière et qui sont encore de la pensée »...


Michel Sender.


[*] Proust et la photographie – La Résurrection de Venise de Jean-François Chevrier, présentation de Sandra Alvarez de Toledo, L’Arachnéen, Paris, avril 2009 ; 112 pages, 20 € (relié-cartonné). www.editions-arachneen.fr

 

 

 

À propos de cette photo de Proust sur une terrasse à Venise, Jean-François Chevrier écrit : « Je pense à la photographie de Proust à Venise. C’est parce qu’il cache son visage, parce qu’il voit ce que je ne verrai jamais. Parce qu’il ressemble à Charlot, parce qu’il a été abandonné sur ce balcon flottant au-dessus de Venise, comme une épave, comme une image. »

 

Publié dans Littérature

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