Dashiell Hammett vue par sa fille

Publié le par Michel Sender

 

« On compte peut-être une demi-douzaine de biographies de mon père. J’en ai lu trois de la première à la dernière page, deux autres n’ont eu droit qu’à une lecture en diagonale, et j’en ai refermé une au bout de quelques pages. J’ai toujours été une fervente lectrice de biographies, remplie d’admiration pour la somme de travail qu’elles représentent et réjouie par l’illusion d’intimité avec une autre vie et une autre époque qu’elles procurent. Cependant, lire les biographies consacrées à mon père ne fut pas toujours une expérience agréable. Cela a même modifié ma façon de lire n’importe quelle biographie et a ébranlé la confiance que je place dans ce que j’y découvre. »


À
l’occasion de la nouvelle traduction (par Natalie Beunat et Pierre Bondil) de Moisson rouge chez Gallimard, les éditions Payot & Rivages rééditent le témoignage de Jo Hammett sur son père, Samuel Dashiell Hammett (1894-1961).


Au départ semble-t-il album grand format, la réédition de ce livre en poche souffre bien entendu de la « réduction » (les caractères sont minuscules) mais, fort heureusement, le contenu de ce Dashiell Hammett, mon père [*] demeure passionnant, tellement Jo[sephine] Hammett, sa fille cadette (sa sœur aînée, Mary Jane, fut alcoolique et dépressive), parle de son père avec retenue et singularité.


Jo Hammett a choisi de présenter les archives et photos familiales qu’elle commente, des origines (la ferme du Maryland où naquit son père, le Montana de sa mère) jusqu'au jour, au tout début des années soixante, où elle vit son père (les cheveux blancs et très amaigri) pour la dernière fois...


Ce père, à la fois très présent (par sa célébrité et ses cadeaux fastueux) et toujours absent puisque, sans jamais divorcer, il vécut séparé de sa femme et de ses enfants tout en subvenant à leurs besoins, au point que, quand il fut « blacklisté » et interdit de publication dans les années cinquante, sa femme dut reprendre son métier d’infirmière !


Jo Hammett, très différente de lui (elle se dit croyante et plutôt traditionnelle de pensée), essaye de comprendre ce père qui, sauf quand il était pris de boisson, était d’une extrême gentillesse avec ses enfants. Elle évoque aussi un homme continuellement malade mais sauvé par l’écriture : « De tous ses livres, La Moisson rouge [Red Harvest, 1929] reste mon préféré. Je l’aime pour sa langue et pour sa superbe collection de voyous entêtés, et surtout pour son incroyable énergie. Je trouve époustouflant que malade comme il était, et exsangue comme il devait se sentir la plupart du temps, Papa ait pu insuffler tant de vigueur, tant de puissance créatrice dans son écriture. »


On devine que ses rapports avec Lilian Hellman, compagne officielle de son père pendant une trentaine d’années, puis exécutrice testamentaire de ses œuvres, furent difficiles ; elle se souvient aussi de certaines de ses amies (Pat Neal ou Dorothy Parker) importantes pour lui...


Jo Hammett parle de tout cela (ainsi que de son père condamné à six mois de prison puis harcelé à l’époque du maccarthysme) sans pathos et presque détachée en apparence, tout en attestant de son courage et de sa droiture dans l’adversité...


C’est pourquoi cet album de famille, ce témoignage sans complaisance mais terriblement émouvant d’une de ses filles sur Dashiell Hammett, un écrivain unique et mythique lui-même objet de romans et de films, reste un ouvrage à part et si troublant !


Michel Sender.


[*] Dashiell Hammett, mon père (Dashiell Hammett : A Daughter Remembers, Carroll & Graf, New York, 2001) de Jo Hammett, avec Richard Layman et Julie M. Rivett, traduit par Natalie Beunat (première publication : Album de famille Dashiell Hammett, Payot & Rivages, 2002), collection « Rivages/Noir » dirigée par François Guérif, éditions Payot & Rivages, Paris, mai 2009 ; 192 pages, 7,50 €.

 

 

 

 

www.payot-rivages.fr

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tipanda 06/07/2009 10:35

Et si on relisait pplutôt Dashiell Hammett ?

Michel Sender 07/07/2009 06:29


Oui, oui, bien sûr. C'est bien la nouvelle traduction de Moisson rouge qui est à l'origine de cette parution en poche. Bien amicalement, Michel Sender.