Le dernier amour de Léon Blum

Publié le par Michel Sender

 

 

Léon Blum arrive avec Marx Dormoy à Bordeaux le 15 juin 1940. La France est dans un de ces moments terribles. Il repense à septembre 1914, ses débuts en politique, quand il faisait partie du cabinet de Marcel Sembat et que le gouvernement français s’était replié dans la ville au commencement de la guerre.

Aujourd’hui, c’est la débacle ; les deux hommes ont croisé des files immenses de réfugiés. On les loge à la préfecture de Gironde ; ils essayent (ils voteront contre les pleins pouvoirs au maréchal Pétain) encore de peser sur la situation politique qui se délite, mais sans résultat.

Léon Blum prend la route de Port-Vendres pour embarquer sur le Massilia et se réfugier au Maroc mais en fait le bateau est déjà parti de Verdon-sur-Mer : il échappera donc à ce « traquenard » où se trouvent en revanche embarqués Pierre Mendès France, Jean Zay, Georges Mandel, Édouard Daladier ou André Le Troquer, mais son sort ne sera guère plus enviable...

En effet, retiré des affaires et accueilli par des amis à L’Armurier, une maison près de Toulouse, mais jugé « dangereux pour la sécurité de l’État » par la Cour suprême de Vichy, il est arrêté en septembre 1940 pour être emprisonné au château de Chazeron près de Châtelguyon en Auvergne : se prépare le procès de Riom...

Depuis juin 1940, une femme se trouve près de lui, d’abord dans l’ombre, puis petit à petit présentée comme sa secrétaire (il travaillera à la rédaction de son livre À l’échelle humaine qui paraîtra en 1945 chez Gallimard) : il s’agit de Jeanne Reichenbach, une amie ancienne (« À seize ans, j’étais amoureuse de Léon », confiera-t-elle) qui, depuis la mort en 1938 de sa seconde épouse, Thérèse, s’est rapprochée de lui.

Née Jeanne Levylier, elle a connu très jeune Léon Blum dans le salon de son beau-père, Charles Humbert, avec qui sa mère s’était remariée. Divorcée de l’avocat Henry Torrès dont elle a eu deux enfants, Jean et Georges, puis remariée avec l’industriel Henri Reichenbach (les magasins Prisunic), elle a refusé de quitter la France pour suivre Léon Blum, dont elle est la maîtresse et qu’elle épousera officiellement (son deuxième mari s’étant suicidé au Brésil) en 1943 à Buchenwald...

Jeanne Léon-Blum (c’est ainsi qu’elle signa ses livres), la dernière épouse et le dernier amour de Léon Blum mort en 1950, a elle-même mis volontairement fin à ses jours (après avoir brûlé de nombreux documents) en juillet 1982, mais sa correspondance avec Léon Blum entre 1940 et 1943 a été préservée : c’est grâce à cela et pour lui rendre hommage que Dominique Missika (déjà l’auteur notamment d’une biographie de Berty Albrecht) a écrit Je vous promets de revenir [*], retraçant le « dernier combat » de Léon Blum et l’engagement très fort de Jeanne Reichenbach auprès de lui.

Car, du château de Chazeron à la maison d’arrêt de Riom (le fameux procès sera un fiasco que les autorités vichyssoises interrompront sine die), en passant par le château de Bourrassol et le fort du Portalet, puis déporté à Buchenwald, tout près du camp, dans la maison du Fauconnier, Léon Blum subira cinq années d’internement et de prison, avant d’être libéré en avril 1945, après un périple jusque dans les Dolomites.

Pendant tout ce temps, Jeanne Reichenbach était là, au point, on l’a vu, de l’épouser en prison et d’y vivre avec lui : un destin combien singulier...

« Mais à tout événement, la Poste restera fidèle et ponctuelle. Elle vous apporte, Janot, l’expression d’un amour qui n’a cessé de se fortifier et s’enrichir à mesure que nous vivons plus complètement et plus solitairement ensemble. Elle vous apporte le témoignage du bonheur dont le charme, la puissance, la certitude m’emplissent. [...] Je vous aime », lui écrivait Léon Blum.

Michel Sender.

[*] Je vous promets de revenir : 1940-1945, le dernier combat de Léon Blum de Dominique Missika, éditions Robert Laffont, Paris, avril 2009 ; 324 pages + cahier photographique de 8 pages, 20 €.

 

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sylvie 17/09/2009 14:26

J'ai trouvé ce livre très intéressant, et émouvant aussi. J'ai particulièrement apprécié le passage sur le procès de Riom.

Michel Sender 18/09/2009 04:16


Chère Sylvie, merci de votre message et bravo pour votre blog coloré et fourmillant qui fait pâlir le mien ! Oui, apparemment, ce livre fait son chemin et nous montre Léon Blum sous un jour
méconnu. Dominique Missika a su aussi parler de cette histoire d'amour imbriquée dans une période douloureuse avec beaucoup de tact. Merci encore et bien amicalement, Michel Sender.


tipanda 27/07/2009 17:23

Le saviez-vous ?

Un kibboutz en Galilée pour honorer Léon Blum


Le kibboutz Kfar Blum a été fondé par des pionniers militants du mouvement « habonim » (les bâtisseurs) en 1943. Principalement originaires d’Angleterre, les fondateurs qui s’étaient installés au kibboutz Kinnereth en 1936 nourrissaient une admiration sans fin pour Léon Blum, premier Chef de gouvernement socialiste en France et premier juif à occuper cette fonction et fervent défenseur de la cause sioniste. Le kibboutz installé dans la vallée de Houla en Haute Galilée décide de l’honorer en portant son nom. Au Congrès Sioniste Mondial de Zurich en 1947, Léon Blum lui-même a prononcé ce vibrant acte de foi: "Juif français, né en France d’une longue suite d’aïeux français, ne parlant que la langue de mon pays, nourri principalement de sa culture, m’étant refusé à le quitter à l’heure même où j’y courais le plus de dangers, je participe cependant à l’effort admirable miraculeusement transporté du plan du rêve au plan de la réalité historique, qui assure désormais une patrie digne, également libre à tous les Juifs qui n’ont pas eu comme moi la bonne fortune de la trouver dans leur pays natal [...]. Je m’en suis toujours senti fier et j’en suis plus que jamais solidaire ».
Léon Blum a visité Kfar Blum en 1949 peu avant sa mort.

gaby 11/07/2009 01:51

bonsoir, je termine, il est 3h du mat, merci pour Léon Blum et pour tout ce que tu fais. J'ai arrêté la newsletter puisque je peux venir te voir plus simplement ici. Je t'embrasse, aurais-je le plaisir de te lire chez moi? On ne sait jamais, amitiés gaby

Michel Sender 11/07/2009 08:38


Je te lis, chère Gaby. Bien amicalement, Michel Sender.


LILIRADAR21 09/07/2009 13:40

Je fais un petit tour, je commence par Léon Blum. Merci pour ces articles ;-) A très bientôt ;-) LiliRadar/Hélène