La naufragée des Amazones

Publié le par Michel Sender



« Vous vous souviendrez que la dernière fois que j’eus l’honneur de vous voir, en 1742, lorsque vous partîtes de Quito, je vous dis que je comptais prendre la même route que vous alliez suivre, celle du fleuve des Amazones, autant par le désir que j’avais de connaître cette route, que pour procurer à mon épouse, la voie la plus commode pour une femme, en lui épargnant un long voyage par terre, dans un pays de montagnes, où les mules sont l’unique voiture. »

Allez, si vous le voulez bien, faisons un petit (que dis-je, immense, la traversée du continent sud-américain) voyage au xviiie siècle et dans les coulisses d’une grande expédition de l’époque (Florence Trystram l’a fort bien évoquée dans Le Procès des étoiles), celle de Charles-Marie de La Condamine (1701-1774) sur l’Amazone.

Les éditions Nicolas Chaudun proposent, en effet, dans un volume très élégant de tout petit format (10/16), sous le titre de La Naufragée des Amazones [1], une nouvelle édition en graphie moderne de la Lettre de M. Godin des Odonais à M. de La Condamine contenant la relation du voyage de Madame Godin son épouse, écrite en 1773 (« Saint-Amand, Berry, 28 juillet 1773 »), publiée à part la même année puis ajoutée à la dernière édition de la Relation abrégée d’un voyage fait dans l’intérieur de l’Amérique méridionale de La Condamine, chez Jean-Edme Dufour & Philippe Roux, Maestricht, 1778 (intégralement disponible sur Internet, avec les caractères d’époque).

C’est Charles-Marie de La Condamine, lui-même, à un an de sa mort, qui a sollicité ce témoignage (de « M. Godin des Odonais qui vient d’arriver à Paris après trente-huit ans d’absence ») en le faisant précéder d’une Lettre de M.D.L.C. à M. *** sur le sort des astronomes qui ont eu part aux dernières mesures de la terre, depuis 1735 (dans cette édition posthume, ordonnée par lui, figure également sa Lettre à Madame *** sur l’émeute populaire excitée en la ville de Cuenca au Pérou, le 29 août 1739...) car il fut toujours préoccupé de la vie de tous ceux qui l’avaient accompagné dans son expédition où il découvrit notamment le cahuchu et qui le rendit célèbre.

L’accompagnait dans ce voyage l’astronome Louis Godin (1704-1760), que l’on a cru, parfois (y compris dans l’édition de Voyage sur l’Amazone par Hélène Minguet, « La Découverte », François Maspero, Paris, 1981, que je croyais fiable !), être l’auteur de la Lettre, alors qu’il s’agit de son neveu, qu’il avait fait engager comme « porte-chaîne » (chaîneur, arpenteur), Jean Godin des Odonais (1713-1792), et qui, sur place, tomba amoureux d’Isabel de Casa Mayor, autrement dit de Grandmaison (1728-1792), fille d’une grande famille, qu’il épousa (elle avait treize ans !) en 1741.

Il eut trois enfants (il ne connut jamais le troisième et ils moururent tous) et, en 1749, partit pour la Guyane en espérant faire venir sa femme ensuite ; mais, d’imbroglios administratifs en quiproquos divers, il ne revit pas sa femme pendant plus de vingt ans ! Et celle-ci (imaginez : elle habite Riobamba, coté Pacifique, et son mari se trouve à Cayenne, vers l’océan Atlantique, à l’autre bout du sous-continent ! De plus, elle est encore jeune et belle...), de guerre lasse, n’y tenant plus, décide, en octobre 1769, de rejoindre son cher et tendre par ses propres moyens : elle ne parviendra à destination que fin juillet 1770... Entre-temps, elle a vécu l’enfer.

Cette chère Isabel n’est pas du tout une aventurière mais (je vous passe les détails) son embarcation chavire ; tous ceux qui l’accompagnent périssent ; elle survit et marche seule des jours et des jours dans la forêt amazonienne... On la sauve et on la conduit enfin jusqu’à son mari : « Après vingt ans d’absence, d’alarmes, de traverses et de malheurs réciproques, écrit ce dernier, je rejoignis une épouse chérie, que je ne me flattais plus de revoir. J’oubliai dans ses embrassements la perte des fruits de notre union dont je me félicite même, puisqu’une mort prématurée les a préservés du sort funeste qui les attendait, ainsi que leurs oncles, dans les bois de Canelos, sous les yeux de leur mère, qui n’aurait sûrement pas survécu à ce spectacle. »

Ils vécurent ensemble à Saint-Amand-Montrond jusqu’en 1792, année de leur mort dans laquelle ils se suivirent, à quelques mois d’intervalle. En fait, il n’y a pas d’exotisme (vous êtes déçus ?) dans cette histoire – mais, en revanche, quelle profonde épaisseur humaine !

Michel Sender.

[1] La Naufragée des Amazones de Jean Godin des Odonais, préface de François Graveline, collection « Phileas Fogg », éditions Nicolas Chaudun, Paris, mars 2009 ; 80 p., 6 euros. www.editions-nicolaschaudun.com

N. B. J’ai retrouvé (dans la corbeille de mon ordinateur) des anciens articles de mon blog Orange que je croyais perdus. Comme c’est l’été, j’en repêche certains en nouvelle diffusion.

 

 

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