"Lettre d'une inconnue" de Stefan Zweig

Publié le par Michel Sender





Ouvre-toi, monde souterrain des passions !

Et vous, ombres rêvées, et pourtant ressenties,

Venez coller vos lèvres brûlantes aux miennes,

Boire à mon sang le sang, et le souffle à ma bouche !

 

Montez de vos ténèbres crépusculaires,

Et n’ayez nulle honte de l’ombre que dessine autour de vous la peine !

L’amoureux de l’amour veut vivre aussi ses maux,

Ce qui fait votre trouble m’attache aussi à vous.

 

Seule la passion qui trouve son abîme

Sait embraser ton être jusqu’au fond ;

Seul qui se perd entier est donné à lui-même.

 

Alors, prends feu ! Seulement si tu t’enflammes,

Tu connaîtras le monde autour de toi !

Car au lieu seul où agit le secret, commence aussi la vie. » [1]

La totalité du sonnet de Stefan Zweig, en ouverture du recueil Amok (Die Amokläufer - Novellen einer Leidenschaft, Insel Verlag, Leipzig, 1922), s’applique également à Lettre d’une inconnue (Der Brief einer Unbekannten parut le 1er janvier 1922 dans le quotidien viennois Neue Freie Presse, puis, la même année, sans l’article, dans Die Amoklaüfer), elle aussi « nouvelle d’une passion » – et quelle passion : inimaginable, absolue, dévorante, dévastatrice !

Amok ou Le Fou de Malaisie fut publié en français, avec une remarquable préface de Romain Rolland que l’on a tendance à ne plus reproduire, en 1927 aux éditions Stock, avec une composition différente du recueil allemand mais qui comprenait Lettre d’une inconnue. La traduction (historique) était due à Alzir Hella (1881-1953, typographe, militant anarchiste, syndicaliste et traducteur) et Olivier Bournac (1885-19 ?, romancier et traducteur), qui traduisirent ensemble des romantiques allemands (E.T.A. Hoffmann, Jean Paul), À l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque et beaucoup des livres de Stefan Zweig... (Leurs traductions de Zweig ont été révisées par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent pour Le Livre de Poche.)

La publication isolée (Zweig le fit lui-même) de Lettre d’une inconnue [*] n’a rien de choquant et peut même se justifier dans la mesure où cette nouvelle est d’une rare intensité, un court roman total, une destinée entière, un poème sombre, crépusculaire et musical, ponctué de nombreuses rimes intérieures, lancinantes, mortifères, de spirales romanesques, de retours en arrière brûlants...

Romain Rolland refusait de résumer les nouvelles de Stefan Zweig et il avait raison. Disons donc simplement que, dans Lettre d’une inconnue, un écrivain célèbre reçoit, le jour de son anniversaire, une longue lettre, bouleversante, écrite par une « inconnue », et qui lui révèle la passion inouïe, exclusive, que cette femme a pour lui. Nous, lecteurs, allons de révélation en révélation et ce qui paraissait impossible devient criant de vérité... C’est un texte éprouvant, dur dans ses répétitions sinistres, mais qui fascine, qui prend aux tripes - tellement Zweig, connaisseur de Freud et de l’âme humaine, est un maître des sentiments !

Lettre d’une inconnue est aussi un long monologue féminin qui séduit les actrices (Elsa Zylberstein en témoigne dans la préface compassionnelle écrite pour cette édition) et sa composition en flashes-back inspire les cinéastes (Max Ophüls en a conçu un film inoubliable !).

Lettre d’une inconnue est un chef-d’œuvre, un pur bijou, un diamant noir. Vous allez vouloir (comme, autres exemples, L’Accompagnatrice de Nina Berberova, L’Ami retrouvé de Fred Uhlman ou encore Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor) l’offrir à toutes vos amies, à tous vos amis ; vous allez vouloir en parler partout (ou le garder secret) ! Si, si, je vous l’assure, croyez-moi !

Michel Sender.

[*] Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, préface d’Elsa Zylberstein, traduction d’Alzir Hella et Olivier Bournac révisée par Françoise Toraille, collection « La Cosmopolite », éditions Stock, Paris, mai 2009 ; 120 p., 10 euros. www.editions-stock.fr

[1] Ce sonnet de Stefan Zweig (1881-1942) ouvrait l’édition allemande, en 1922, du recueil Amok – Nouvelles d’une passion (comprenant également La Femme et le Paysage, La Nuit fantastique, Lettre d’une inconnue et La Ruelle au clair de lune) dédié « À Franz Masereel, l’artiste et l’ami fraternel ». Traduction de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent dans Romans et nouvelles, « La Pochothèque », Librairie Générale Française, Paris, septembre 1991.

Publié dans Littérature

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