"Les Oiseaux d'Auschwitz" d'Arno Surminski

Publié le par Michel Sender

 


Arno Surminski reste un écrivain allemand peu connu en France. Né à Jäglack en 1934 en Prusse-Orientale, c’est grâce à un éditeur suisse, Noir sur Blanc [*], qu’a été traduit en français, en 2002 par Évelyne Schmitt, son premier roman, très important pour lui, Jokennen, chronique d’un village des confins allemands (Jokennen, oder Wie lange fährt man von Ostpreussen nach Deutschland ?, Gebühr Verlag, Stuttgart, 1974), sa province natale ayant été partagée depuis 1945 entre la Pologne et l’URSS...

Nous parvient aujourd’hui en France son dernier roman, Les Oiseaux d’Auschwitz [1] qui, toujours très sensible au passé allemand, recrée par la fiction une histoire incroyable mais absolument réelle, celle de Günther Niethammer (1908-1974), ornithologue connu (son nom n’est pas cité) qui, pendant la guerre, publia des « Observations (Beobachtungen) sur le monde des oiseaux (Vogelwelt) d’Auschwitz (Haute-Silésie) » dans une revue scientifique viennoise.

En effet, étudiant en ornithologie engagé dans la Waffen SS et affecté à Auschwitz (Oswiecim en polonais), il fut autorisé par le commandant du camp, Rudolf Höss, entre 1941 et 1942, à effectuer des recherches sur la faune et plus particulièrement les oiseaux de la région. Dans le roman, Arno Surminski nomme Hans Grote le soldat SS et Marek Rogalski le prisonnier polonais, étudiant en Beaux-Arts, qui l’assiste pour les dessins ornithologiques et la taxidermie.

Par la création de ces deux personnages, en quelque sorte (duo classique) le maître et le serviteur, Arno Surminski parvient à traiter son sujet avec tact et intelligence, les observations « froides » de l’un étant continuellement commentées par le « bon sens » de l’autre...

Il demeure effectivement extrêmement difficile (pour ne pas dire inconcevable) de croire que, pendant l’existence du camp d’Auschwitz où les humains étaient exterminés sans aucun pathos (dans le même temps les Allemands construisent l’extension de Birkenau et la prolongation de la voie ferrée), un soldat et son assistant aient pu se consacrer (le commandant publia même une circulaire interdisant de tirer sur les oiseaux) à l’observation naturaliste de la faune très protégée (les chiens et les chats errants étaient descendus par les gardes) des oiseaux des environs !

Cependant, d’un côté, le bourreau, le soldat SS Hans Grote, en apparence jamais troublé par les événements intérieurs du camp mais qui s’est trouvé une tâche extérieure correspondant à son intérêt, et de l’autre, la victime, le prisonnier polonais Marek Rogalski, au départ employé à la peinture des bâtiments et qui espère vaguement par cette nouvelle occupation pouvoir se sortir de l’enfer – cohabitent et dialoguent en permanence...

« Sur le chemin du retour, Grote tira sur un chat errant. Les chats sont les pires ennemis des oiseaux chanteurs, expliqua-t-il. Doit-on nécessairement tuer tous ses ennemis ? demanda Marek. Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas les rééduquer ni les empêcher de piller les nids. Il faut donc les tuer. » Cette réplique du soldat hante Marek car il se pose la question de tuer Grote pour se venger des nazis. Mais il se rend compte qu’il en est incapable, qu’il ne peut pas, moralement, se conduire comme un assassin : « En tuant Grote, tu te comporteras comme eux, qui arpentent le monde et qui le déciment sans raison. Sa mort n’arrêtera pas ce qui se passe ici », se dit-il. Car, ultime revanche, Marek ne croit pas à un monde sans Dieu et il ne peut pas, contrairement à ses bourreaux, outrepasser le cinquième commandement (Tu ne tueras pas)...

Ce roman d’Arno Surminski – au départ une difficile gageure –, dont il faut lire plus avant tous les développements, se révèle finalement d’une forte tension narrative et d’une très grande justesse, une œuvre humaniste et généreuse, un témoignage (même s’il s’agit bien sûr d’une reconstitution) d’une richesse inoubliable...

Michel Sender.

[1] Les Oiseaux d’Auschwitz (Die Vogelwelt von Auschwitz, LangenMüller Verlag, Munich, 2008) d’Arno Surminski, postface de Martin Bilio, traduit par Aleth Gaulon, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, Paris, avril 2009 ; 192 p., 17 euros. www.jcgawsewitch.com et www.arno-surminski.de

[*] Voir www.libella.fr/noirsurblanc

 

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