Dashiell Hammett sur la sellette

Publié le par Michel Sender




« Question. : Mr Hammett, est-il exact que vous êtes un des cinq administrateurs du fonds de cautionnement du Congress of Civils Rights ?

Réponse : Je refuse de répondre à cette question car la réponse pourrait me porter préjudice. Je fais valoir mes droits garantis par le Cinquième amendement. »


En même temps que la nouvelle traduction de Moisson rouge chez Gallimard (une édition groupée de ses romans est annoncée cet automne dans la collection « Quarto ») et que la réédition de Dashiell Hammett, mon père de sa fille, Jo Hammett, en Rivages/Noir (voir ce blog le 6 juillet 2009), les éditions Allia, dans leur très belle collection à 3 euros, ont publié les Interrogatoires [*] de Dashiell Hammett, un petit ouvrage que je n’ai trouvé que ces jours-ci (avec d’autres, dont je vous parlerai peut-être) à la librairie Rive Gauche, rue de Marseille, dans le 7e arrondissement de Lyon.


Ce livre nous plonge abruptement dans le monde particulier de la justice américaine des années 1950, à l’époque révolue du maccarthysme, dans un contexte difficile à conceptualiser mais qui manifestement fait partie de l’Histoire.


Ainsi, le 9 juillet 1951, Dashiell Hammet (1894-1961), écrivain célèbre, est interrogé (ces Interrogatoires, évidemment, ne font pas partie de son œuvre mais représentent un moment crucial de sa vie puisque, à l’issue de l’audience, il sera condamné à six mois de prison et incarcéré presque immédiatement !) comme témoin devant la cour d’appel du second district de New York.


Le juge Sylvester Ryan et l’enquêteur public, Mr Saypol, veulent lui faire dire qu’il fait partie du Civil Rights Congress, un groupe de défense (proche du Parti communiste) des militants de gauche poursuivis pénalement et, à chaque question, Dashiell Hammett, assisté de ses avocats, refuse de répondre, en se retranchant derrière le Cinquième amendement de la Constitution américaine.


La situation confine à l’absurde car la Cour détient des documents ou des photocopies de procès-verbaux ou de comptes rendus de ce comité, avec des initiales « D. H. » en marge et même un document le citant nommément !


Mais, impavide, à chaque fois (en fait, paradoxalement, chaque fois qu’il ne veut pas mentir !), Dashiell Hammett refuse de répondre, pour ne pas collaborer, car, autrement, cela voudrait dire qu’il dénonce d’autres personnes. Le juge, d’ailleurs, ne s’y trompe pas, et, dans sa logique, le condamne pour « outrage à magistrat ».


En 1951, Dashiell Hammett purgea donc effectivement cinq mois (il obtint un mois de réduction de peine pour bonne conduite) de prison puis, en mars 1953, il fut convoqué devant une sous-commission sénatoriale, en deux auditions (l’une à huis clos, l’autre, trois jours plus tard, publique, sous la présidence du sénateur McCarthy), cette fois-là pour évaluer le nombre d’ouvrages communistes diffusés par les bibliothèques du Département d’État.


On lui demande s’il a été ou s’il est membre du Parti communiste (il refuse de répondre), quel est le tirage de ses livres, combien il touche de droits d’auteur, etc. Et la conséquence directe de cet « entretien » assez surréaliste (« Le Président McCarthy : Mr Hammet, permettez-moi de vous poser cette question : mettons de côté votre cas, peut-on présumer que tout membre du Parti communiste, selon la discipline communiste, fasse d’ordinaire de la propagande pour la cause communiste, peu importe qu’il écrive des romans ou des traités politiques ? Mr Hammett : Je ne peux pas répondre à ça, car honnêtement, je n’en sais rien ») sera que ses livres seront retirés des bibliothèques !


La lecture de ces textes pourrait sembler rébarbative et inutile mais, cependant, il s’en dégage, entre les lignes, la grande dignité d’un homme et d’un écrivain face à des juges imbéciles, des inquisiteurs bornés qui, en plus, lui demandent (c’est classique !) de se mettre à leur place – au point que Dashiell Hammett finira par leur dire (« De la part d’un auteur, c’est une réaction étonnante » s’exclame le sénateur McCarthy) : « Eh bien… je crois… enfin, je n’en sais rien… si je devais lutter contre le communisme, je ne pense pas que je le ferais en permettant aux gens de lire un quelconque livre. »


Eh oui, la lecture, c’est sûr, est une activité dangereuse !


Michel Sender.


[*] Interrogatoires de Dashiell Hammett, traduit de l’anglais (américain) par Natalie Beunat, éditions Allia, Paris, mai 2009 ; 96 pages, 3 euros. www.alliaeditions.com

 

 

 

Comparativement à la merveilleuse collection des éditions Allia, je suis déçu, pour le même prix, par « Les Grands Discours » des éditions Points (mise en pages banale et mauvais papier). D’autre part, si j’ai lu avec plaisir « I have a dream » de Martin Luther King, je trouve tiré par les cheveux le voisinage avec des extraits d’une conférence (quel que soit son intérêt) d’Ernest Renan sur La Nation et la Race de mars 1882. De même, autre volume, lire ensemble Robert Badinter et Maurice Barrès sur la peine de mort ne me fait pas envie ! Cette collection me semble une fausse bonne idée, mal faite, mal pensée… avec de plus un appareillage grossier de soi-disant « chronologies ».

Publié dans Littérature

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Yannick; 12/09/2009 18:13

Bonsoir, cher Michel et merci pour tes derniers articles . Ton blog fourmille de conseils de lecture. Bravo. Reçois mes meilleures salutations. Yannick.