"Nerrantsoula" de Panaït Istrati

Publié le par Michel Sender

 

Au bord de la mer sur la grève,

Nerrantsoula foundoti !

Une vierge rinçait sa jupe,

Nerrantsoula foundoti !

Je vais partie des personnes très admiratrices de l’œuvre de Panaït Istrati (1884-1935), une admiration qui a débuté par la découverte de Kyra Kyralina dans Le Livre de Poche et qui ne s’est plus jamais démentie, et surtout pas quand j’ai connu l’engagement fort qu’a représenté pour lui la publication de la trilogie de Vers l’autre flamme avec Victor Serge et Boris Souvarine. – De même, son amitié avec Nikos Kazantzakis (1883-1957) n’est pas surprenante.

En effet, de tous ses livres (j’ai vite fait l’acquisition à l’époque des quatre volumes reliés des Récits d’Adrien Zograffi préfacés par Joseph Kessel chez Gallimard) se dégageait une fraternité manifeste et un don d’écriture (sans parler de la prouesse d’écrire directement en français), entre contes traditionnels et souvenirs vécus, inoubliable…

Et, grâce à l’action soutenue des Amis de Panaït Istrati et des nombreux admirateurs qu’il continue à avoir (en témoignent encore les rééditions chez Phébus en 2006), ses livres sont toujours disponibles. Ainsi, par exemple, de Nerrantsoula [*], repris à part en début d’année dans la collection « L’Imaginaire » des éditions Gallimard.

Paru en 1927 aux Éditions de France sous un titre, Le Refrain de la fosse, imposé par l’éditeur et que regrettait ouvertement Panaït Istrati, Nerrantsoula, préfacé alors par Apostolis Monastirioty, retrouva en 1934, pour ne plus le perdre, son titre original.

Car Nerrantsoula, refrain d’une chanson qui donne son nom à l’héroïne de l’histoire, est un livre musical, qui chante et qui danse, comme le confirme Apostolis Monastirioty dans sa présentation : « Nerrantsoula est née d’une heure de chaude lumière, d’une heure de danse : je peux dire que Panaït a écrit Nerrantsoula en dansant. Cela s’est passé un après-midi dans le sous-sol de l’Amitié – j’appelle ainsi le sous-sol de Georges Ionesco – un sous-sol qui s’éclaire parfois d’une bien étrange clarté à la Rembrandt avec ses ombres plus expressives que la clarté même… »

« Jeu de l’amour et de la mer », « rhapsodie de l’enfance », Nerrantsoula, dans les rues de Braïla, en Roumanie (la ville natale de Panaït Istrati), raconte l’histoire d’une jeune fille, misérable mais joyeuse, amoureuse de deux hommes (en fait, des adolescents) à la fois. Son amour, intransigeant sur le partage, les force à se surpasser chacun à leur tour pour lui plaire et essayer d’en enlever la préférence… Mais rien n’y fait !

Devenue plus âgée, Nerrantsoula, toujours insouciante mais marquée par les épreuves, se retrouvera finalement dans le quartier de la Fosse, le quartier des filles publiques… Elle s’est entichée d’un jeune handicapé rencontré à l’hôpital et le présente à ses deux autres amoureux : et là, à deux reprises, le drame va la frapper !

Il est difficile d’entrer dans les méandres de ces relations en fait platoniques mais inscrites sous le feu de la jalousie et du désir, sauf que Nerrantsoula rattache son attitude aux traumatismes de l’enfance : « Car tout vient de l’enfance, tout sur elle s’échafaude : elle est le moment où la vie se présente à nos yeux grands ouverts », leur dit-elle dans un moment de confidence.

Et le rappel de cette enfance, à chaque fois qu’elle chante et danse

Nerrantsoula foundoti… Nerrantsoula foundoti

provoque des catastrophes et va la conduire jusqu’à la mort.

De joyeux, le refrain de cette chanson devient funèbre et Nerrantsoula un chant totalement tourmenté et désenchanté.

Michel Sender.

[*] Nerrantsoula de Panaït Istrati, collection « L’Imaginaire », éditions Gallimard, Paris, mars 2009 ; 168 pages, 5,90 €.

 

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