Les lettres familières du président de Brosses

Publié le par Michel Sender




« Je ne vous parlerai pas trop non plus du gouvernement ni des mœurs ; c’est un article qu’Amelot a traité à fond, et assez bien. Il ne faut pas cependant croire tout le mal qu’il en dit, mais seulement la plus grande partie. Quant aux mœurs, vous aimeriez sûrement mieux que je vous entretinsse de cela que d’édifices et de peintures ; mais faites réflexion qu’un étranger qui passe un mois dans une ville n’est pas fait pour les connaître, et en parlerait presque infailliblement tout de travers. »

Tout lecteur un peu habitué de Stendhal connaît les Lettres du président de Brosses sur l’Italie, dont, en homme du xviiie siècle, dans son texte (qui aurait dû en être la préface) La Comédie est impossible en 1836 de La Revue de Paris, il vantait « la sérénité si profonde et si heureuse » et « la joie si vive que la présence du beau lui inspire ».

Car c’est son cousin et futur exécuteur testamentaire, Romain Colomb (1784-1858), qui venait de publier chez Levavasseur la première édition correcte de ces Lettres, qu’il compléta ensuite chez Didier en 1858, sous l’appellation, devenue depuis classique tellement elle correspond à leur esprit, de Lettres familières écrites d’Italie (disponibles en totalité sur Gallica).

En effet, combien sont familières et sans apprêt (spontanées et non destinées à la publication, mais tout de même revisées et longuement retravaillées par leur auteur !) ces Lettres écrites d’Italie à quelques amis en 1739 et 1740 par Charles de Brosses (1707-1777), président à mortier au Parlement de Bourgogne, à Dijon.

Personnellement, j’en dispose d’une version partielle due à Hubert Juin au Club des Libraires de France en 1957 et une édition intégrale en deux tomes en est parue semble-t-il dans la collection « Le Temps retrouvé » du Mercure de France, mais c’est toujours un plaisir d’en lire seulement quelques-unes comme dans l’élégant petit volume (à offrir à ses amis, comme le suggère le nom de la collection) qui vient de paraître chez André Versaille, Lettres familières d’Italie [*], présenté par Marc Fumaroli et établi par Bernadette Dubois.

On y retrouve de toute façon le style délié si cher à Stendhal et de multiples observations, très personnelles et toujours distrayantes, par exemple sur les gondoles à Venise (« On est là comme dans sa chambre, à lire, écrire, converser, caresser sa maîtresse, manger, boire, etc., toujours faisant des visites par la ville ») ou les courtisanes à Naples (« N’est-ce pas Sénèque qui raconte qu’autrefois les anciens n’osaient pas amener dans cette contrée les filles qu’on ne voulait pas encore marier, parce que l’air du pays leur donnait une disposition à titillation »).

Le président de Brosses développe aussi de nombreuses anecdotes impossibles à résumer et des jugements à l’emporte-pièce qu’il s’empresse immédiatement de nuancer – tout l’art du voyage (« C’est une grande affaire que ce voyage-ci ») et du « babil » sans distinction de valeur : « Les récits sont plus exacts à peindre le bien et le mal, que ne le sont les relations de voyages », nous dit-il en substance.

Michel Sender.

[*] Lettres familières d’Italie de Charles de Brosses, proposé par Marc Fumaroli (« Charles de Brosses ou l’esprit de joie »), édition établie par Bernadette Dubois (« Mille mauvaises plaisanteries qui ne sont pas faites pour être publiées »), collection « À s’offrir en partage », André Versaille éditeur, Bruxelles, septembre 2009 ; 98 pages [5 €]. www.andreversailleediteur.com

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