"Brooklyn existe" de James Agee

Publié le par Michel Sender

Brooklin existe de James Agee

« Elle évoque en partie les qualités d’une petite ville américaine quelconque, concentrée sur la vie à la maison, la banalité des gens d’une médiocrité raisonnable : mais ce provincialisme ordinaire est ici puissamment rehaussé par l’existence de Manhattan, qui a puisé en Brooklyn l’essentiel des organes vitaux qui lui sont indispensables, et dont dépend la vie d’une masse inappréciable de ses habitants. Ici encore, cette qualité de petite ville est noyée par l’intense vrombissement souterrain des activités inscrites dans le temps aveugle de centaines et de centaines de milliers d’existences individuelles compactées, un nombre qui dépasse ce que peut supporter l’imagination humaine. »


En 1939, à la demande du magazine Fortune, l’écrivain américain James Agee (1909-1955) écrivit un long texte sur Brooklyn, Brooklyn existe [*], qui, complètement inhabituel et déroutant, ne fut jamais publié du vivant de son auteur.


Brooklyn Is
ne parut aux États-Unis qu’en 1968 dans Esquire Magazine avant d’être édité en volume en 2005 aux Fordham University Press [**] de New York.


Et cet article, à n’en pas douter, est dans la lignée absolue du grand travail de James Agee, réalisé avec le photographe Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes [***], qui ne put voir le jour qu’en 1941 et qui reste une tentative unique de témoignage-poème-inventaire sur une situation sociale donnée.


Car, se voulant aussi « carnet de route », Brooklyn existe (dont il est extrêmement difficile d’isoler un extrait) apparaît définitivement, et sans doute à l’état fragmentaire, comme une recherche effrénée de saisie à la fois globale et détaillée d’une entité géographique et urbaine – et cela, sans concession aucune, jusqu’aux limites extrêmes du lisible…


Citant Walt Whitman qui, écrivant sur Brooklyn, parlait d’« Une cité de foyers et d’églises », James Agee, d’une exigence irrépressible, s’engage lui aussi dans une scansion infinie, un chant protéiforme, une recension-litanie impossible du plus de choses et d’humains et de paysages et de bâtiments et d’histoires et d’événements possibles !


Et ainsi les phrases s’enchaînent, ponctuées fréquemment de deux points qui se suivent et s’englobent, de points-virgules et de points non définitifs, de parenthèses « ouvertes », de reprises continues ou nouvelles, de prolongations ou de retours en arrière, etc.


Cela donne un poème fou et sauvage – une œuvre totalement atypique et époustouflante !


Michel Sender.


[*] Brooklyn existe – Sud-est de l’île : carnet de route de James Agee, traduit par Anne Rabinovitch, préface de Jean-Christophe Bailly, collection « Titres », Christian Bourgois éditeur, Paris, janvier 2010 ; 80 pages, 8 €. www.christianbourgois-editeur.fr

 

 Brooklyn Is de James Agee

 

[**] Brooklyn Is – Southeast of the Island : Travel Notes, Fordham University Press, New York, octobre 2005. (Pour la photo.)

 

 James Agee Walker Evans Louons maintenant les grands hommes

 

[***] Louons maintenant les grands hommes – Alabama : Trois familles de métayers en 1936 (Let Us Now Praise Famous Men : Three Tenant Families, Houghton Mifflin, Boston, 1941) de James Agee et Walker Evans, traduit par Jean Queval, collection « Terre Humaine », éditions Plon, Paris, 1972. Nombreuses rééditions. (Pour mémoire.)


Publié dans Littérature

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Dominique 27/03/2010 10:30


Une jolie découverte, ayant dans ma bibliothèque "louons maintenant les grands hommes" je vais acheter celui là que je n'avais pas repéré