Elsa Triolet vue par Pierre Daix

Publié le par Michel Sender

Avec Elsa Triolet Pierre Daix

 

« Tout ce qui précède n’est donc que pour vous inciter, en ces temps comme jamais incertains d’un siècle qu’elle n’a pas connu, mais qui ne l’aurait à l’évidence pas déroutée, de prendre, un jour de solitude, un de ses romans pour entendre sa voix à nulle autre pareille. Une voix qui restera une des voix de la liberté. Contre les malfaisances de l’Histoire. Contre l’oubli, Elsa, là aussi, aura su prendre les devants. N’écrit-elle pas de sa dernière héroïne : “On n’a qu’à la porter disparue, dans la rubrique des pertes. Ou du refus.” »

C’est finalement un livre inhabituel et mélancolique que nous donne, pour le quarantième anniversaire de sa disparition, Pierre Daix à propos d’Elsa Triolet (1896-1970).

Il a d’ailleurs sobrement titré son témoignage, Avec Elsa Triolet (1945-1971), afin de bien faire comprendre qu’il ne s’agit absolument pas d’une biographie mais de souvenirs personnels regroupés chronologiquement.

Tout débute en juin 1945, après son retour de Mauthausen. Aragon vient de publier Aurélien, très mal accepté par les communistes (« C’est un livre que je n’aurais jamais dû écrire ! » dit-il abruptement) et le premier contact se passe très mal. « Aragon vivait sa vie en coups de vent, s’écoutant parler devant vous plus qu’il n’enregistrait vos réponses, entraînant dans son rythme effréné ceux qui l’entouraient », nous explique d’entrée Pierre Daix.

En revanche, les conversations avec Elsa Triolet seront très vite plus constructives (« N’y faites pas attention, jeune homme. Louis est à cran », lui dit-elle en guise de consolation) et franches, pendant vingt-cinq années de discussions vives sur l’actualité et leurs ouvrages respectifs, tandis que Pierre Daix, de Ce soir aux Lettres françaises, travaillera surtout avec Louis Aragon.

Et, paradoxalement, Pierre Daix estime qu’Elsa Triolet demeure beaucoup plus vigilante et critique que son époux, qu’elle empêche souvent d’aller trop loin dans son soutien inconditionnel au Parti.

Il montre aussi comment, avec Le Monument (1957) puis son Anthologie de la poésie russe (1965) extrêmement libre, ainsi que son mécontentement devant l’utilisation officielle de Vladimir Maïakovski et son inquiétude pour sa sœur Lili Brik, Elsa Triolet a pris ses distances avec le régime soviétique.

Pierre Daix évoque bien sûr en ce qui le concerne ses propres interrogations qui naîtront des procès de Prague et qui l’amèneront à défendre et à préfacer la première édition française d’Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljénitsyne en 1963, sans oublier sa rencontre avec Picasso qui bouleversera sa conception de l’art contemporain…

Elsa Triolet meurt le 16 juin 1970 et ses obsèques seront prises en main par les officiels du parti communiste, jusqu’à l’inauguration, en septembre 1971, d’un caveau dans leur résidence de Saint-Arnoult – et Pierre Daix en témoigne avec beaucoup d’acuité et de sensibilité !

Michel Sender.

Avec Elsa Triolet (1945-1971) de Pierre Daix, éditions Gallimard, Paris, juin 2010 ; 272 pages, 18,90 €.

 

Publié dans Littérature

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tipanda 02/08/2010 12:10


Encore une interrogation. Elsa : le KGB à domicile, Elsa : la muse du poète ou Elsa : la manipulatrice castratrice. Difficile de faire le tri parmi des opinions aussi diverses que tranchées.
J'aurais tendance à éluder une partie de la question en préférant Aragon romancier à Aragon poète, ce qui me permet d'échapper aux "yeux si profonds", de ne pas rigoler en imaginant qu'on puisse
"aimer à perdre la raison".
Bonnes vacances aux deux et quatre pattes.