"Et puis" de Natsume Sôseki

Publié le par Michel Sender

Et puis Sôseki

 

« Daisuké avait toujours pensé qu’un homme n’était plus digne de ce nom lorsqu’à ses yeux les pommes de terre prenaient plus d’importance que les diamants. S’il attisait la colère de son père contre lui, et si le pire advenait, c’est-à-dire que leurs liens financiers fussent rompus, malgré sa répugnance, il lui faudrait bien alors abandonner les diamants pour se rabattre sur les pommes de terre. En guise de compensation, que lui resterait-il ? Seulement un amour jailli de la nature. Et cet amour se portait sur la femme d’un autre homme. »

Depuis les publications emblématiques de Le Pauvre Cœur des hommes (Kokoro, 1914) et de Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru, 1905-1906) dans la collection « Connaissance de l’Orient » des éditions Gallimard, l’œuvre de Natsume Sôseki (1867-1916) est aujourd’hui publiée en français aux éditions Rivages [*], chez Philippe Picquier [**] et au Serpent à Plumes [***].

J’en découvre progressivement, et parfois avec un certain décalage et dans le désordre, les différents titres : ainsi de Et puis, un roman paru en 1909 dans le quotidien Asahi de Tokyo auquel collaborait systématiquement Sôseki, une publication en feuilleton qui explique la division du livre en courts sous-chapitres à l’intérieur de plusieurs grands chapitres.

Or Et puis (ou Ensuite), qui se situe au début du xxe siècle et à la fin de l’ère Meiji pour le Japon, il y a cent ans, frappe bien sûr par son contexte sociologique de l’époque mais aussi par la modernité de son écriture et par son déroulement qui nous laisse dans de grandes expectatives existentielles…

En effet, tout au long du récit, Daisuké, son personnage principal, reste un esthète (un peu comme Des Esseintes ou Dorian Gray) qui vit en fait de l’argent que lui verse son père et qui ne se résout ni à travailler ni à se marier, alors qu’il a dépassé la trentaine et que les sollicitations familiales se font de plus en plus pressantes.

Daisuké (« En même temps, nous dit Sôseki, il avait une conscience aiguë que sa vie avait atteint un seuil critique qui réclamait de lui qu’il prît une décision cruciale ») n’arrive pas à se décider et va même se couper totalement de la société en avouant qu’il est en réalité amoureux d’une femme, Michiyo, dont, trois ans plus tôt, il avait facilité le mariage avec un de ses amis.

Il comprend qu’il a toujours été amoureux d’elle et elle aussi de lui, que c’est donc réciproque, et que le mariage arrangé avec son ami a été un échec. Mais aimer ouvertement la femme d’un autre est un tabou encore plus fort que le refus de travailler ou de se marier…

La description de Sôseki reste à la fois explicite et retenue – et, sans le lyrisme contenu d’un film comme par exemple In the mood for love auquel on pense, elle nous brise néanmoins le cœur en infinité de fragments !

Michel Sender.

Et puis (Sorekara, 1909) de Natsume Sôseki, traduit du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Yôko Miyamoto, éditions Le Serpent à Plumes, Paris, mai 2003 ; 406 pages, 24 €. (Réédité en septembre 2004 dans la collection de poche « Motifs ».)

[*] Le Voyageur (Kôjin, 1913) ou À travers la vitre (Garasudo no uchi, 1915), traduits par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, ont été réimprimés récemment en « Rivages Poche ».

[**] Voir ce blog le 28 octobre 2009 à propos des Haikus de Sôseki.

[***] Depuis Botchan (1906) en 1993, Hélène Morita a beaucoup traduit Sôseki pour Le Serpent à Plumes. (Après ses différents rachats, cette maison d’édition bat de l’aile actuellement.)

À noter. Les éditions Sillage ont réédité en début d’année la traduction de La Porte (Mon, 1910) par Raymond Martinie aux éditions Rieder en 1927. Voir http://editions.sillage.free.fr pour la bibliographie.

 

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Diddu 30/08/2010 13:50


Je n'ai pas lu "Et puis", mais "Le pauvre cœur des hommes" et "Je suis un chat" sont deux livres remarquables de Natsume Soseki qui m'ont beaucoup marqué.


tipanda 27/08/2010 23:37


J'espère que tes vacances ont été bonnes et je reste confondue d'admiration autant que de perplexité : comment peut-on se passionner pour la littérature japonaise ?
J'avoue ne jamais avoir eu assez de curiosité pour m'y intéresser.


Michel Sender 28/08/2010 07:40



Chère Tipanda, la nationalité compte peu, d'autant que Sôseki était un spécialiste de la littérature anglaise... Et puis Sôseki est un monument de la littérature japonaise, on en est sûr une fois
qu'on a lu un de ses livres !


Merci donc pour ton message. Cet été, j'ai beaucoup lu et relu sans écrire forcément pour ce blog : ça réapparaîtra sans doute dans mes prochains articles...


Bien amicalement, Michel Sender.