"Exercices de la perte" d'Agata Tuszynska

Publié le par Michel Sender

Exercices de la perte


Agata Tuszyńska venait de publier en Pologne Une histoire familiale de la peur (paru en 2006 en France chez Grasset), un livre très important pour elle et dans lequel elle avait investi tout son engagement personnel, quand elle apprit que son compagnon (qui allait devenir son mari), Henryk Dasko, avait une tumeur au cerveau (le glioblastome multiforme) et qu’il était condamné à brève échéance.

Exercices de la perte [*], un ensemble de notations intimes et littéraires qu’elle a écrites au jour le jour pour dépasser la tristesse ou l’abattement, rend compte du combat incertain des derniers dix-huit mois de l’homme qu’elle aimait mais aussi ouvre une méditation sur la mort et la maladie.

Mais, en journaliste et écrivain, Agata Tuszyńka (elle se documente bien sûr avec des traités médicaux sur le cerveau et sur les pathologies) ne se contente pas du lamento des mois de souffrance, des opérations et de chimiothérapie, ou du compte rendu de son installation complète à Toronto où est hospitalisé son mari (auparavant, elle vivait entre Pologne et Canada), elle poursuit en fait un sens caché du destin – ou en tout cas une remontée des origines de leur amour et de leurs passions communes.

L’homme aimé, Henryk Dasko, arrivé tardivement dans son existence, symbolise toute une génération de juifs polonais chassés de Pologne et forcés à l’exil après les événements de mars 1968 qui démontrèrent tant l’antisémitisme viscéral du régime communiste de l’époque.

Cette fêlure (il avait alors vingt et un ans) le marquera à jamais, le forcera à vivre et travailler d’arrache-pied dans un pays étranger en le coupant d’une possible activité intellectuelle à plein temps mais ne parviendra jamais à l’éloigner de la culture polonaise et même du monde slave, de ses artistes et de ses écrivains…

Pour cette génération, le poème Attends-moi de Constantin Simonov (connu par cœur et récité en russe) ce n’est pas rien, de même que les romans d’Erich Maria Remarque, Vladimir Nabokov, Jerzy Kosinski ou Philip Roth, les poèmes d’Adam Mickiewicz, Julian Tuwim ou Joseph Brodsky, les livres de Tadeusz Konwicki, Kazimierz Brandys ou Leopold Tyrmand.

Agata Tuszyńska a « redécouvert » ses origines juives que sa mère lui avait cachées et s’est intéressée de son côté à l’univers de Bruno Schulz (Les Disciples de Schulz, Noir sur Blanc, 2001) et à Isaac Bashevis Singer (Singer, paysages de la mémoire, Noir sur Blanc, 2002)…

Exercices de la perte fait comprendre l’intensité de cette rencontre et, plus qu’une oraison funèbre, se veut un hommage à une tradition littéraire qui, tel le phénix, renaîtra toujours de ses cendres.

Ainsi, d’un document de témoignage sur le malheur à n’ouvrir qu’avec appréhension, Agata Tuszyńska, sans en exclure bien évidemment la charge émotionnelle, a fait une déclaration d’amour – un intense livre de vie !

Michel Sender.

[*] Exercices de la perte (Ćwiczenia z utraty, Wydawnictwo Literackie, Cracovie, 2007) d’Agata Tuszyńska, traduit du polonais par Jean-Yves Ehrel, éditions Grasset, Paris, novembre 2009 ; 320 pages, 19 €.

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