"J'ai voulu porter l'étoile jaune" de Françoise Siefridt

Publié le par Michel Sender

J'ai voulu porter l'étoile jaune


« Le 7 juin 1942, à 11 heures

Je me promenais sur le Boul’ Mich’ avec Paulette, arborant chacune une magnifique étoile jaune de notre fabrication. J’avais écrit sur la mienne “Papou”. Au passage, on nous disait “bravo” ou bien on nous gratifiait d’un sourire approbateur. Mais, un agent que nous venions à peine de dépasser nous fit signe : “Si je vous emmenais au poste ?” Un civil qui marchait derrière nous ajouta : “Emmenez-les au poste central” et, comme s’il craignait que l’agent ne nous abandonne en route : “Je vous accompagne”, ajouta-t-il. Je les suivis sans crainte, bien persuadée qu’après une bonne remontrance nous serions relâchées. »

Ainsi débute le Journal de Françoise Siefridt, jeune étudiante chrétienne de dix-neuf ans qui, le 7 juin 1942, porta dans la rue en signe de protestation une étoile jaune avec une mention « fantaisiste ». Certains écrivirent « Zazou » ou « Swing » et la police leur ajouta un bandeau « Ami(e) des Juifs » pour les distinguer pendant leur internement.

Car Françoise Siefridt, arrêtée, fut détenue, au dépôt d’un commissariat, puis à la caserne des Tourelles et au camp de Drancy, jusqu’au 31 août 1942, ce qui lui permit, malgré elle, de découvrir la réalité des rafles et de côtoyer hommes, femmes et enfants juifs sur le point d’être déportés, ainsi que des politiques.

Elle tint durant cette période un Journal qui paraît aujourd’hui aux éditions Robert Laffont sous le titre de J’ai voulu porter l’étoile jaune [*], accompagné d’une longue préface de Jacques Duquesne et d’une postface et d’annexes explicatives de Cédric Gruat, coauteur d’un livre et d’un documentaire sur les Amis des Juifs, phénomène peu connu (Patrick Modiano l’a évoqué dans son roman Dora Bruder) mais révélateur d’une forme de résistance.

Françoise Siefridt, lycéenne d’origine provinciale en hypokhâgne au lycée Fénelon (à Drancy, elle réussira à faire du grec et à lire Pascal), marquée par Le Sillon de Marc Sangnier et membre de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), militera ensuite à Témoignage Chrétien…

Dans sa préface très fournie (70 pages), Jacques Duquesne essaye de résumer ce que fut l’attitude de l’Église et de l’épiscopat français pendant l’Occupation et le résultat, on le sait, n’est guère brillant, entre silence et déclarations « diplomatiques ». Ce sont, bien sûr, à la base, des petits groupes ou des individus qui, comme Françoise Siefridt, résistèrent concrètement.

De son côté, Cédric Gruat, en fin de volume, redonne des informations et des explications sur le contexte de l’époque, les lois antijuives, l’étoile jaune, les déportations, les silences de l’épiscopat, une bibliographie…

J’ai voulu porter l’étoile jaune, un document de plus sur cette période de l’histoire française, dans la suite par exemple du Journal d’Hélène Berr paru en 2008 chez Tallandier mais aussi de bien d’autres témoignages, apporte sa pierre supplémentaire (« une grande leçon dans son émouvante simplicité », nous dit Jacques Duquesne) à un édifice de la mémoire toujours inachevé !

Michel Sender.

[*] J’ai voulu porter l’étoile jaune (Journal de Françoise Siefridt, chrétienne et résistante) de Françoise Siefridt, préface de Jacques Duquesne, postface et annexes de Cédric Gruat, éditions Robert Laffont, Paris, janvier 2010 ; 224 pages (+ 4 pages photos), 16 €. www.laffont.fr

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Francesca 26/01/2010 18:52


Née exactement six mois plus tard, je suis très touchée par ce témoignage (je pense à Jan Karski...) et je vais chercher ce livre; Merci Michel !