Jean-Claude Carrière et Umberto Eco dialoguent sur les livres

Publié le par Michel Sender

Carrière Eco N'espérez pas...

« Je ne suis pas un vrai collectionneur. Toute ma vie j’ai acheté des livres simplement parce qu’ils me plaisaient. Par-dessus tout j’aime, dans une bibliothèque, le disparate, le voisinage d’objets divers, qui même s’opposent, se battent. » (Jean-Claude Carrière.)


« Il y a une différence entre le vertige “mesuré” d’une belle librairie et le vertige infini d’Internet. »
(Umberto Eco.)


En cette période où reviennent de manière récurrente les interrogations sur l’avenir du livre et sur les bouleversements provoqués par Internet, j’ai enfin eu envie de lire N’espérez pas nous débarrasser des livres [*] de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco paru l’automne dernier chez Grasset.


Car, bien sûr, ce qui est très intéressant dans ces entretiens réalisés par Jean-Philippe de Tonnac, c’est qu’il ne s’agit pas du énième débat ou face-à-face entre un partisan des livres et un admirateur d’Internet, ou vice-versa, mais d’un véritable dialogue entre deux écrivains qui pratiquent et qui connaissent l’informatique et qui sont également tous deux de grands bibliophiles.


Ainsi, sur Internet, leurs plus graves inquiétudes reposent essentiellement sur la fiabilité et la pérennité des supports techniques ou sur le tri des informations ou des connaissances plutôt que sur l’existence ou non de moyens modernes de communication.


En effet, Jean-Claude Carrière rappelle par exemple, un siècle après la création du cinéma, les difficultés de conservation des films, dont beaucoup sont déjà perdus, tandis qu’Umberto Eco relève que nous avons les mêmes soucis, au rythme des changements techniques, pour garder trace de textes enregistrés sur de « vieux » ordinateurs ou sur d’anciennes disquettes, etc.


Et leur conversation nous emporte sur l’avenir aussi bien que de supposées jérémiades sur le passé, sur la préférence des livres, qui, eux, tiennent la route, du plaisir physique de les tenir et de les toucher, d’en tourner les pages, et tutti frutti


Leur discussion (agrémentée de multiples anecdotes) tourne en réalité, et tout simplement d’ailleurs en partant de leurs propres intérêts, sur des questions beaucoup plus fondamentales. Comment connaissons-nous ce que nous savons ? Ce qui nous est parvenu au fil du temps est-il le plus important ? Quels sont les tris de la mémoire ou d’une société ? Comment détecter la bêtise ou le faux, apprécier la beauté ou la laideur des productions de l’homme ?


Devant tout cela, Jean-Claude Carrière et Umberto Eco expriment en fait leurs expériences et leurs contradictions personnelles, sans donner de réponses absolues ou toutes faites, soulignant au contraire souvent les manques ou les limites d’une pratique, les insatisfactions ou les frustrations, et comment finalement, dans un monde mal foutu et imparfait, on peut malgré tout exercer son quant-à-soi…


Et c’est bien cela qui compte avant tout – n’est-ce pas ?


Michel Sender.


[*] N’espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière & Umberto Eco, entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac, éditions Grasset, Paris, octobre 2009 ; 342 pages, 18,50 €.

 

 José Bergamin Le Clou brûlant

 

Dans l’actualité de Jean-Claude Carrière (tout aussi pléthorique que celle d’Umberto Eco), il faut signaler cette réédition d’un essai, préfacé par André Malraux et traduit par lui en 1972 chez Plon, de José Bergamín (1895-1983), Le Clou brûlant (El clavo ardiendo, publié ensuite chez Aymá à Barcelone en 1974). Ce livre original, jamais réédité et dont Jean-Claude Carrière explique que sa première édition avait été défigurée par une coquille typographique qui en dénaturait le sens, reparaît chez Les Fondeurs de Briques, 81370 Saint-Sulpice-la-Pointe (96 pages, 14 € ; diffusion-distribution : Les Belles Lettres). http://fondeursdebriques.perso.neuf.fr


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tipanda 29/03/2010 11:01


Il me semble que je vais le lire aussi. D'abord,je suis une inconditionnelle d'Umberto Eco et la conservation des écrits me rappelle un problème que je vis chaque jour avec la sauvegarde des images
fixes ou animées.
Les supports évoluent sans cesse donc il faut recopier les documents que nous voulons conserver, ce qui implique de faire des choix. Résultat : à long et même moyen terme, le stockage numérique des
données va s'accompagner de plus de destructions que la bonne vieille conservation, celle qui permettait occasionnellement d'aller "repêcher" au dépôt légal un écrit oublié.