L'actualité de Stefan Zweig

Publié le par Michel Sender

Correspondance 1932-1942 de Stefan Zweig

« À Joseph Roth

[Londres, non datée ;

cachet de la poste : 30.10.1933]

 

Cher ami, nous nous sentons extraordinairement bien ici, j’ai pris un appartement agréable, je travaille en bibliothèque tous les matins jusqu’à trois heures puis chez moi ; les gens ici sont aimables et pleins d’égards, et le climat lui-même est propice au travail, vous vous sentiriez certainement bien mieux ici qu’à Paris ou dans votre solitude. Cela fait quatre semaines que je n’ai pas fumé, cela me fait beaucoup de bien, et je suis bien soulagé de ne pas avoir de nouvelles du pays. Sincèrement vôtre

Stefan Z.

            11, Portland Place »

 

En octobre 1933, Stefan Zweig est allé en Angleterre pour commencer à travailler (après le grand succès de son Marie-Antoinette et la publication d’Érasme) sur ce qui sera sa biographie de Marie Stuart et en même temps il est content d’avoir quitté l’Autriche (« Je quitterai Salzbourg cet automne. Il est impossible de vivre dans un milieu de haine, à deux pas de la frontière allemande », avait-il écrit en français à Romain Rolland le 10 juin) car la situation s’y est dégradée : les nazis brûlent ses livres, il est attaqué de toutes parts et bientôt sa maison va être perquisitionnée…

 

Nous sommes au cœur des dix dernières années de Stefan Zweig, du dernier volume (dû au remarquable travail de Knut Beck et Jeffrey B. Berlin) de sa Correspondance [*] qui couvre les années 1932-1942, années cruciales de la montée du nazisme, de son exil (sa décision sera définitive dès 1934) en Angleterre puis au Brésil, années aussi où il se séparera progressivement de sa femme Friderike avant d’épouser Lotte Altmann, une jeune femme qui était sa secrétaire à Londres et qui le suivra au Brésil où elle se suicidera avec lui, à Petrópolis, en février 1942.

 

Après Marie Stuart, Stefan Zweig qui, de toute façon, se déplace continuellement dans toute l’Europe, puis aux États-Unis et en Amérique latine, publie ensuite, dans le domaine biographique, Castellion contre Calvin puis Magellan et Amerigo (on sait qu’il travaille encore jusqu’à sa mort sur Montaigne et Balzac) et compose également des nouvelles (notamment Le Chandelier enterré et Le Joueur d’échecs) et un grand roman, La Pitié dangereuse [**], l’essai Brésil, terre d’avenir et son extraordinaire autobiographie, Le Monde d’hier

 

Et, durant cette période éprouvante et terrible, il continue de correspondre avec un grand nombre d’interlocuteurs ou d’amis (Sigmund Freud, Richard Strauss, Alma et Franz Werfel, Siegmund Warburg…), beaucoup d’écrivains (Romain Rolland, Jules Romains, Thomas Mann et son fils Klaus, Joseph Roth, Hermann Hesse, Max Brod, Felix Salten, Arnold Zweig, Hermann Broch, Antonina Vallentin, Ernst Weiss…) qu’il remercie de leurs livres ou entretient de ses projets, ses éditeurs (Anton Kippenberg puis Herbert Reichner) et traducteurs (Ben Huebsch aux États-Unis ou Lavinia Mazzucchetti en Italie) à qui il conseille ou recommande des ouvrages, etc.

 

Il essaye de se justifier, malgré son antifascisme évident, de son refus d’un engagement politique précis (cela vaut de grandes explications avec Klaus Mann ou Romain Rolland dont il se détachera petit à petit) et traverse des épreuves personnelles évidentes (son divorce, l’exil, la disparition d’amis très proches ou de sa mère) dont on trouvera le détail bien résumé dans la biographie de Dominique Bona, Stefan Zweig, l’ami blessé [***], opportunément rééditée chez Grasset.

 

La personnalité, le parcours et les livres de Stefan Zweig (1881-1942) continuent de susciter un énorme engouement et de multiples publications ou réimpressions qu’il m’est impossible de toutes citer – et les trois volumes de sa Correspondance, tous aujourd’hui disponibles au Livre de Poche et que l’on peut compléter de ses Journaux, sont absolument passionnants !

 

Michel Sender.

 

 Correspondance 1897-1919 de Stefan ZweigCorrespondance 1920-1931 de Stefan Zweig

 

[*] Correspondance 1932-1942 (Briefe 1932-1942, Fischer Verlag, Francfort, 2005) de Stefan Zweig, édition établie par Knut Beck et Jeffrey B. Berlin, traduite de l’allemand par Laure Bernardi (première publication : éditions Grasset, Paris, 2008), collection « Biblio roman », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, avril 2010 ; 512 pages, 8 €. (Les deux précédents volumes, Correspondance 1897-1919 et Correspondance 1920-1931, ont été remis en vente.)  www.livredepoche.com

 

 Impatience du coeur (L') de Stefan Zweig

 

[**] Le roman La Pitié dangereuse ou L’Impatience du cœur (Ungeduld des Herzens, 1937) de Stefan Zweig est republié en édition courante chez Grasset, dans la traduction d’Alzir Hella révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent pour « La Pochothèque » (Librairie Générale Française, Paris, 1991).  Voir www.grasset.fr

 

 Dominique Bona Stefan Zweig

 

[***] Stefan Zweig – L’ami blessé de Dominique Bona (première publication : éditions Plon, Paris, 1996), éditions Grasset, Paris, mai 2010 ; 464 pages, 20,90 €.

 

Publié dans Littérature

Commenter cet article

tipanda 15/06/2010 20:50


Là, c'est l'aspect le moins attachant du personnage. D'autres se sont battus, leur mort a été utile. Le choix ne se discute pas.


Tietie007 15/06/2010 20:27


Zweig qui mit fin à ses jours ne supportant plus la folie nazie ...et la destruction d'un monde qu'il avait tant aimé !


tipanda 09/06/2010 22:27


Très bien documenté. Il s'agit, effectivement, d'un personnage complexe. De quoi occuper son monde. Un exemple à suivre pour l'arrêt du tabac.


Michel Sender 10/06/2010 10:12



On réédite à part le Freud de Stefan Zweig - à relire en temps d'affabulation Onfrayante ! Bien amicalement, Michel Sender.



Francesca 09/06/2010 15:47


Merci de ces indications d'éditions en Poche, d'autant que je n'ai jamais lu la correspondance !
J'ai juste "Le voyage dans le passé" chez Grasset et les Romans et Nouvelles en Pochothèque, loin d'être au complet.
J'ai hésité la semaine dernière à Toulouse à prende la biographie de Dominique Bona à laquelle j'avais dû provisoirement renoncer car j'avais acheté beaucoup de poésie lors du Marthon des
Mots...
Je pense connaître assez bien l'oeuvre, mais mal l'homme, qui doit livrer beaucoup de lui et de son travail dans ses lettres. Merci encore une fois, cher Michel !


Michel Sender 10/06/2010 10:09



L'édition "Pochothèque" (aujourd'hui en deux volumes je crois) est ce qu'il y a de mieux ! Autrement, les Journaux et la Correspondance (au Livre de poche) permettent de bien
connaître Stefan Zweig, aussi bien qu'une biographie. Celle de Dominique Bona est classique, grand public, sans annotations ni bibliographie. Bien amicalement, Michel Sender.