L'Edgar Poe de Peter Ackroyd

Publié le par Michel Sender

Edgar Allan Poe Peter Ackroyd


« Ses derniers poèmes complètent-ils les méditations d’Eureka ? Ce genre de poésie plaisait aux symbolistes français et assura la réputation d’Edgar Poe auprès de poètes français comme Baudelaire et Mallarmé. De leur côté, les poètes et critiques anglo-saxons se révélèrent moins enthousiastes : ces œuvres leur parurent “juvéniles”, ou dans la lignée d’Edward Lear, soit rien de plus qu’une poésie du non-sens. Les jugements diffèrent aujourd’hui encore, comme ils s’opposèrent alors. »

Peter Ackroyd, romancier et critique littéraire britannique dont je connais surtout la monumentale biographie de Dickens parue en 1993 en français chez Stock grâce à la magnifique intercession de Sylvère Monod, a consacré en revanche en 2008 une courte monographie (il est vrai qu’elle s’inscrit dans sa série des « Ackroyd’s Brief Lives ») à Edgar Allan Poe : Une vie coupée court [*] qui nous parvient cette année en France.

Nul pathos en effet dans cette évocation sèche et nerveuse d’Edgar Poe (1809-1849), sublimée pour nous par les textes et les traductions de Baudelaire : Ackroyd, manifestement, ne veut pas s’en faire accroire – et, à l’inverse par exemple de Georges Walter qui, lui, a mené une longue et minutieuse Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain (disponible de nouveau chez Phébus depuis l’an passé en « Libretto »), il s’est astreint à une stricte économie de moyens (pas de notes et une bibliographie restreinte).

Et pourtant, malgré cela, malgré en quelque sorte ce behaviourisme littéraire, la vie et le destin d’Edgar Poe nous prennent à la gorge, nous étreignent…

Orphelin très jeune, adopté par une famille bourgeoise de Richmond en Virginie (les Allan), l’existence d’Edgar Poe fut une course folle contre la précarité et une recherche de reconnaissance absolue, toujours perdue par l’insouciance et la dramatisation de son comportement, tantôt posé et rigoureux, et en même temps profondément suicidaire.

Car Edgar Poe, extrêmement sévère et intraitable avec ses confrères, fut un écrivain reconnu de son vivant comme un des plus grands, un directeur de publication (même s’il ne put jamais vraiment diriger un journal lui appartenant) expert en son domaine, capable de mettre à ébullition le monde culturel américain de la première moitié du dix-neuvième siècle.

Mais, force est de le constater, son alcoolisme récurrent et, après la mort de sa jeune femme Virginia et ce, malgré le dévouement ô combien exceptionnel et magnifié de sa belle-mère Maria Clemm, ses crises évidentes et de plus en plus fréquentes de delirium faussèrent totalement sa relation aux autres et précipitèrent sa disparition.

« À l’image de ses nouvelles, la chute de l’histoire personnelle d’Edgar Poe est abrupte et reste ouverte ; elle est embrouillée par un mystère qui n’a jamais été et ne pourra sans doute jamais être résolu », nous dit en substance Peter Ackroyd dans cet ouvrage tellement sobre et salutaire !

Michel Sender.

[*] Edgar Allan Poe : Une vie coupée court (Poe – A Life Cut Short, Chatto & Windus, Londres, 2008) de Peter Ackroyd, traduit de l’anglais par Bernard Turle, éditions Philippe Rey, Paris, février 2010 ; 224 pages, 18 €. www.philippe-rey.fr

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Dominique 12/03/2010 19:11


C'est drôle de constater que Ackroyd qui nous a habitué à des pavés (Dickens, son shakespeare est conséquent aussi ) là un petit livre, à la lecture de ce billet je tenterais bien l'aventure mais
j'ai la bio de Georges Walter qui m'attend sur une étagère


Michel Sender 13/03/2010 06:13



Oui, c'est surprenant. Aucune note, très courte bibliographie (le livre de Marie Bonaparte, le seul d'origine française, est cité dans son édition anglaise). L'enquête de Georges Walter est
magnifique, un monument ! J'ai un faible aussi pour l'Edgar Poe de Claude Delarue lu en "Points"-Le Seuil... Bien amicalement, Michel Sender. (Ne pas oublier l'édition "Bouquins" de
Claude Richard.)