L'Europe de Jorge Semprun

Publié le par Michel Sender

Jorge Semprun Une tombe au creux des nuages

 

 

« L’Europe de Husserl n’est pas liée à un morceau de terre ni à un quelconque discours sur le caractère de la nation. C’est mieux que cela, sa seconde idée importante est le concept de “supranationalité”. C’est la première fois qu’un philosophe européen définit ce concept de façon aussi claire. Husserl défend une transformation digne de l’Europe sous son meilleur aspect : une supranationalité sans précédent, qui naîtrait de l’extraordinaire force spirituelle de l’Europe. Les nations, affirme-t-il, ne s’unissent que grâce aux dictats du commerce et à la lutte perpétuelle entre les pouvoirs, et il est nécessaire de progresser au-delà de cet état de fait. »

L’exemple des conférences d’Edmund Husserl en 1935 à Vienne et à Prague revient sans cesse sous la plume de Jorge Semprún au fil des Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui regroupés cette année (après un premier mince volume, Mal et modernité, paru en 1995 chez Climats) sous l’invocation de Paul Celan, Une tombe au creux des nuages [*].

L’engagement lucide de Husserl, bientôt interdit par les nazis et renié par Martin Heidegger qui fut son élève, reste en effet fondamental en ce qu’il influença durablement de nombreux résistants – jusqu’à Jan Patočka, philosophe et dissident tchèque s’y référant dans ses cours et ses séminaires clandestins de la Charte 77.

De son expérience de Buchenwald et de sa passion néanmoins intacte pour Goethe à Weimar et la culture allemande, Jorge Semprun recherche avant tout le dialogue avec l’Allemagne, enfin réunifiée et « le seul peuple en Europe à pouvoir et devoir prendre en compte les deux expériences totalitaires du xxe siècle : le nazisme et le stalinisme », espérant que « dans cette double mémoire critique, l’Allemagne puisera les forces spirituelles qui aideront à un renouveau décisif de la raison démocratique en Europe ».

De même, dans cette construction nouvelle, Jorge Semprún appelle de ses vœux le retour « du rôle possible, de l’influence possible de la culture juive en Europe centrale et en Europe occidentale », cette « culture juive qui, au centre de l’Europe, donnait une ossature intellectuelle, une capacité prophétique et messianique et une rationalité critique »

Cela peut surprendre, cependant Jorge Semprún, qui, après l’effondrement du communisme, ne croit plus qu’à la force du marché et aux réformes démocratiques mais n’ignore pas les méfaits de la mondialisation de l’économie et les difficultés de la gauche européenne social-démocrate, se raccroche volontairement (désespérément ?) à « cette toile de fond historique, obsédante ».

C’est ce que Jorge Semprún martèle dans ses discours regroupés dans ce livre et prononcés entre 1986 et 2005 et qui composent comme une profession de foi.

Michel Sender.

[*] Une tombe au creux des nuages (Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui) de Jorge Semprún, Climats (un département des éditions Flammarion), Paris, février 2010 ; 336 pages, 19 €.

 

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