La métaphysique du crime de Guillermo Martinez

Publié le par Michel Sender

Guillermo Martinez La Mort lente de Luciana B.


« Le téléphone sonna un dimanche matin et je m’arrachai à un sommeil de plomb pour répondre. La voix ne murmura qu’un faible et anxieux Luciana, comme si ce prénom suffirait à me rafraichir la mémoire. Je répétai Luciana, déconcerté, et elle y rajouta son nom, qui m’évoqua une image lointaine, encore brumeuse ; puis, sur un ton légèrement angoissé, elle se présenta. Luciana B. La fille de la dictée. »


Le narrateur de La Mort lente de Luciana B., un écrivain plutôt confidentiel, se souvient que, dix ans plus tôt, s’étant fracturé le poignet, il avait fait appel quelques semaines, pour dicter un de ses romans, à une jeune dactylographe, Luciana B., qu’il avait « empruntée » en cachette pendant ses vacances à un écrivain beaucoup plus connu que lui, un certain Kloster.


Lui revient le trouble d’avoir dicté son livre à une jeune femme attirante et mystérieuse qui, ensuite, avait repris son travail auprès du célèbre Kloster : « Ses romans, dès les premiers paragraphes, éblouissaient, tels les phares d’une automobile sur la route, et l’on découvrait trop tard qu’on s’était transformé en un lièvre terrifié, figé et palpitant, incapable de faire autre chose que de continuer à tourner les pages, hypnotisé. »


Or, dix ans plus tard, Luciana B. est une femme complètement défaite et désespérée : elle a cessé brutalement son travail auprès de Kloster en lui intentant un procès pour harcèlement sexuel et, depuis, sa vie personnelle a été un véritable enfer…


Elle a d’abord perdu son fiancé, superbe maître-nageur, qui s’est dramatiquement noyé dans la mer ; ensuite, ses parents se sont empoisonnés en mangeant des champignons vénéneux ; quelque temps plus tard, son frère médecin a été assassiné par un de ses patients… Et Luciana B. est convaincue que c’est Kloster qui, pour se venger, a manigancé tous ces meurtres et que, maintenant, c’est elle, avec sa sœur et sa grand-mère, qui sont menacées !


J’arrête là mon résumé car, avec La Mort lente de Luciana B. [*], Guillermo Martínez, écrivain argentin dont on connaît en France Mathématique du crime (Crímenes imperceptibles, 2003) paru chez NiL en 2004 [**] et adapté au cinéma sous le titre de Crimes à Oxford, nous a concocté un polar métaphysique aux emboîtements mystérieux et inquiétants…


En grand admirateur de Jorge Luis Borges (à qui il a consacré un essai) ou de son complice Adolfo Bioy Casares, Guillermo Martínez aime les livres aux sentiers qui bifurquent, les intrigues psychologiques tortueuses, les références littéraires (ici Henry James et Thomas de Quincey) ou bibliques à connotations mathématiques, les confrontations symboliques, les récits dans le récit, etc.


Cela peut ressembler parfois à de belles mécaniques bien huilées et un peu vaines – mais, au finale, Guillermo Martínez maintient l’attention (la tension) et un suspense qui force à le suivre dans les pires fantasmes délirants jusqu’à un dénouement d’une ambiguïté délictueuse à souhait !


Michel Sender.


[*] La Mort lente de Luciana B. (La muerte lenta de Luciana B., Ediciones Destino, Barcelone, 2007) de Guillermo Martínez, traduit de l’espagnol (Argentine) par Eduardo Jiménez, éditions NiL, Paris, octobre 2009 ; 252 pages, 19 €.

 

 Guillermo Martinez Mathématique du crime

 

[**] Mathématique du crime, également traduit par Eduardo Jiménez, a été réédité l’an passé dans la collection « Pavillons poche » des éditions Robert Laffont.

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