La monumentale biographie d'Engels par Tristram Hunt

Publié le par Michel Sender

Engels de Tristram Hunt

Friedrich Engels (1820-1895), continuellement associé, notamment dans toute l’imagerie stalinienne des divers marxismes-léninismes, à son ami Karl Marx (1818-1883), reste en fait profondément méconnu.

C’est pourquoi la parution en 2009 d’une monumentale biographie, Engels – Le gentleman révolutionnaire [*], due à Tristram Hunt, jeune (il est né en 1974) historien britannique de grand talent, restera un événement dans l’historiographie marxiste.

L’ouvrage est volumineux et épais, revenant à chaque étape en détail sur le contexte de chaque période, complété de nombreuses notes auxquelles les traducteurs français ont rajouté les leurs pour préciser des notions ou des références non explicitées par l’auteur lui-même.

Au résultat, un livre abondant et fourni pour une vie qui traverse le dix-neuvième siècle et qui demeure marquante dans l’histoire de la philosophie politique et de l’évolution du socialisme au niveau international.

Bien sûr, Tristram Hunt ne manque pas d’opposer le jeune Engels, véritable libertin et activiste romantique de pacotille (même s’il connut le feu de l’insurrection) dans les révoltes allemandes, au patriarche tutélaire régisseur des œuvres du marxisme et de l’Internationale ouvrière, en passant également par les contradictions du riche industriel anglais qu’il devint tout en subventionnant continuellement l’éternel impécunieux qu’était Karl Marx.

Engels, qui s’était fabriqué en Angleterre, tout en vivant en union libre d’abord avec une ouvrière du textile puis avec sa sœur, une existence respectable et cossue au service du Grand Maître, assuma même la paternité du pauvre Freddy Demuth issu des amours ancillaires de Marx et jamais reconnu par lui !

Coauteur, avec Karl Marx, du Manifeste du Parti communiste qui parut en allemand à Londres en 1848 mais n’eut aucune influence réelle sur les révolutions européennes de cette année-là, avait en réalité été un précurseur de l’analyse marxiste avec sa remarquable étude sur La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (publiée en 1845 à Leipzig chez Otto Wigand) qui, d’après son premier séjour dans la manufacture à laquelle était associé son père à Manchester, traça la voie du décryptage de la révolution industrielle en cours et des méthodes d’exploitation du capitalisme triomphant.

Et, jusqu’à L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884) et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1886) en passant par La Guerre des paysans en Allemagne (1850), La Question militaire allemande et le parti ouvrier allemand (1864), Histoire de l’Irlande (1870), La Question du logement (1873), L’Anti-Dürhing (1878), Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880) ou Dialectique de la nature (1883), Friedrich Engels, en plus de multiples articles, préfaces et correspondances diverses, développa sa propre pensée qui ajoutait beaucoup à celle de Marx et la prolongea.

Le livre remarquable de Tristram Hunt plonge ardemment dans tous les battements de cette vie à la fois impétueuse et studieuse, bourgeoise et iconoclaste, libertaire et terroriste, méconnue et mythifiée – pour mieux comprendre une personnalité hors pair et exceptionnelle !

Michel Sender.

[*] Engels – Le gentleman révolutionnaire (The Frock-Coated Communist. The Revolutionary Life of Friedrich Engels, Allen Lane, Londres, 2009) de Tristram Hunt, traduction de Marie-Blanche et Guillaume-Damien Audollent, collection « Grandes Biographies », éditions Flammarion, Paris, novembre 2009 ; 592 pages (+ cahier photographique de 16 pages), 28 €.


Publié dans Littérature

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Commenter cet article

tipanda 10/01/2010 21:26


Evidemment, le marxisme n'a pas besoin de légende dorée. Il se contente de glorifier ses prosélytes et de condamner ses adversaires... comme toutes les sectes, hélas pour les victimes.
Bien amicalement, en toute liberté.


tipanda 09/01/2010 10:45


592 pages qui racontent l'histoire d'une vache à lait ... Je ne suis pas certaine que la lecture en vaille la peine.
Le combat contre l'aliénation implique aussi de sortir des légendes dorées, y-compris celle du marxisme.


Michel Sender 10/01/2010 05:46



Chère Tipanda, je ne pense pas que Engels n'ait été qu'une vache à lait ni que la biographie de Tristram Hunt ou mon compte rendu s'intéressent à une quelconque "légende dorée" du marxisme !
En signalant ce livre, en cherchant à éviter à la fois le résumé ou la paraphrase, j'essaye tout simplement d'en faire comprendre l'intérêt !
Manifestement, c'est raté !
Bien amicalement, Michel Sender.