"Laissez-moi", un cri de Marcelle Sauvageot

Publié le par Michel Sender




« Il était naturel que vous me parliez de votre “amitié” plus pure, puisque débarrassée de désirs, de jalousie, d’attente. Il faut donner quelque chose ; alors on songe à l’amitié, “cette sœur plus noble de l’amour”, et on l’offre en essayant de montrer que c’est bien mieux que cet amour qu’on donnait avant et qu’on donne à une autre maintenant. »

Ces lignes sont écrites en décembre 1930 par Marcelle Sauvageot (1900-1934), une jeune femme qui vient d’entrer au sanatorium d’Hauteville et qui a reçu une lettre de son amant lui annonçant : « Je me marie… Notre amitié demeure… »

Elle lui écrit alors (en fait, pour elle-même) une série de réflexions et de commentaires sur l’hypocrisie de cette annonce, sur la lâcheté et la petitesse de son attitude, ses faiblesses, ses insuffisances…

Et elle revendique sa personnalité propre, une conception de l’amour indépendante et libre, se déclarant finalement « féministe » et refusant cette « amitié » faussement consolatrice.

On ne sait rien de plus sur cet homme qu’elle appelle aussi « Bébé » – et qui devait d’ailleurs être suffisamment commun pour ressembler à beaucoup d’autres ! – mais ces lettres, publiées à très peu d’exemplaires sous le titre de Commentaire chez René-Louis Doyon en 1933 aux éditions La Connaissance, rencontrèrent un écho certain dans les milieux littéraires de l’époque, au point d’être rééditées l’année suivante chez le même éditeur avec un avant-propos de Charles Du Bos.

Entre-temps, Marcelle Sauvageot était morte au sanatorium de Davos, en Suisse, où Charles Du Bos, qui venait de rédiger son texte, avait pu la rencontrer dans un échange que Jean Mouton, en référence à La Montagne magique de Thomas Mann, qualifie de Visite de la plaine à la montagne.

Le livre, sous les auspices de Jacques Chardonne, reparut en 1936 chez Stock, Delamain et Boutelleau, pour ne revenir ensuite que récemment, d’abord chez Criterion, puis aux éditions Phébus, où Jean-Pierre Sicre décida de l’intituler Laissez-moi [*], expression employée à plusieurs reprises en leitmotiv par Marcelle Sauvageot : « Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. »

Approche des fêtes, une nouvelle édition reliée, cartonnée-toilée, de Laissez-moi vient de paraître chez Phébus avec, cette fois, une préface d’Elsa Zylberstein, comédienne qui en a interprété le texte au théâtre en 2007, et dont l’introduction récente à une réédition de Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig chez Stock a été très remarquée et efficace !

Souhaitons le même succès à cet ouvrage, déjà bien vendu depuis 2004, et qui est comme un cri lancé dans le désert.

Michel Sender.

[*] Laissez-moi (Commentaire) de Marcelle Sauvageot, préface d’Elsa Zylberstein, Annexes de Charles Du Bos et Jean Mouton, éditions Phébus, Paris, octobre 2009 ; 144 pages, 12 €.

Publié dans Littérature

Commenter cet article

Laurence 22/12/2009 22:52


Un livre qui m'a si profondément touchée que je l'offre toutes les fois où je sens un lecteur à l'écoute.


Michel Sender 24/12/2009 06:41


Merci de votre message et de votre lecture. Bien amicalement, Michel Sender.


KLINX 03/11/2009 07:46


Bjr, je vais le commander chez le libraire du quartier, ce livre me tente!


Francoise 30/10/2009 10:06


J'avais été très émue, même secouée, par la lecture de ce livre profond et dense ! Les propos sont durs parce que l'était aussi le constat de la carence de l'autre...
"Une flamme très pure", dixit René Crevel.
Et puis j'aime cette petite collection Phébus.


tipanda 27/10/2009 08:53


C'est en effet un très bon livre. Je crois que la maladie y joue un rôle très important, surtout parce que c'est la tuberculose, extrêmement contagieuse, qui accentue encore l'effet de barrière
entre deux mondes.
Bisous aux deux et quatre pattes.


tipanda 26/10/2009 10:27


Un témoignage des petitesses et des lâchetés qu'il faut supporter en plus de la maladie. Il est si difficile d'admettre que les vivants aiment les vivants. Les morts et les à moitié-morts que sont
les malades sont de l'autre côté d'une barrière que l'instinct de conservation interdit de franchir.


Michel Sender 27/10/2009 06:50



Chère Tipanda, je n'ai pas trop voulu insister sur la maladie, la tuberculose, etc., mais c'est tout à fait ça ! Je n'ai pas voulu non plus insister sur les tonalités "chrétiennes" de Charles Du
Bos ! Marcelle Sauvageot faisait partie de ces jeunes personnes très douées et qui ont été fauchées par la maladie, mais dont, je pense, elle refusait le dolorisme. Bien amicalement, Michel
Sender.