"Le Bateau-Usine" de Kobayashi Takiji

Publié le par Michel Sender

Bateau-usine (Le)


« Une chaloupe descendait dans un vacarme de treuils. Quatre hommes s’étaient postés juste en dessous pour l’écarter du rebord du pont pendant qu’elle descendait, car les bras du palan qui la portaient étaient trop courts. Bien souvent, on frôlait l’accident. Les palans de ce rafiot étaient aussi solides que des genoux nécrosés. De temps en temps, l’une des poulies se bloquait, tandis que l’autre continuait à laisser filer le câble. La chaloupe, victime de ce palan éclopé, se retrouvait alors pendue en oblique, telle un hareng fumé. Dans ce genre de cas, les pêcheurs postés en dessous couraient un grand risque s’ils ne réagissaient pas assez vite. – C’est précisément ce qui se produisit ce matin-là. “Ah ! Attention !” cria quelqu’un. La chaloupe tomba en plein sur le crâne d’un pêcheur, enfonçant sa tête dans son tronc comme un pieu en terre. »

Il n’est pas souvent donné de terminer l’année par la lecture d’un authentique chef-d’œuvre littéraire, jusqu’à présent inconnu en France (sauf par les spécialistes et dans les histoires de la littérature japonaise) et qui vient heureusement d’être traduit (à la faveur d’un regain d’intérêt dans son propre pays) dans notre langue quatre-vingts ans après sa première publication.

C’est ce qui vient de m’arriver avec la découverte du roman Le Bateau-Usine [*] (Kanikôsen) de l’écrivain japonais Kobayashi Takiji (1903-1933), fréquemment mentionné comme une figure de la littérature prolétarienne du Japon de l’entre-deux-guerres mais jamais jusqu’à présent traduit en français.

À l’évocation d’une « littérature prolétarienne », on pourrait rester dubitatif, tellement cette appellation peut faire craindre des ouvrages instrumentaux et bornés, mal écrits et rébarbatifs – à l’image de certaines productions soviétiques de « réalisme socialiste », par exemple.

Eh bien, pas du tout ! Kanikôsen (Le Bateau-Usine), paru au Japon en mai et juin 1929 dans la revue Senki (L’Étendard), est un livre absolument bouleversant et d’une haute tenue littéraire – et son auteur, Takiji Kobayashi, écrivain et militant communiste mort assassiné en février 1933 dans un commissariat de police de Tôkyô, avait un extraordinaire talent mêlé à une conscience politique vive et à un courage évident.

Le Bâteau-Usine, à la fois un reportage d’une incroyable dureté et une dénonciation implacable des terrifiantes conditions de travail dans les années 1920 sur un navire de pêche au crabe dans les eaux japonaises et celles du Kamtchatka soviétique, décrit avec un vérisme insoutenable et cru (il n’a pas peur d’évoquer ouvertement la sexualité des marins pendant ces campagnes) tous les ingrédients (des travailleurs venus des campagnes ou des couches populaires de la société exploités à outrance au mépris de leur vie ; un contremaître-intendant inhumain au service de patrons sans foi ni loi) d’une lutte des classes bien réelle et d’une révolte absolument inévitable – comme sur le cuirassé Potemkine en 1905 !

Le livre raconte tout cela et le combat, incertain et difficile, des ouvriers pour oser protester et s’organiser efficacement (en fait, trouver le « Tous ensemble ») pour défendre leur dignité et faire cesser les horribles souffrances qu’ils vivent sur cette usine flottante…

Et l’écriture de Kobayashi n’est pas triomphale. Au contraire, elle reste toujours précise et sèche, découpée comme des plans cinématographiques, moderne et moderniste, « actuelle », intraitable, non misérabiliste – tout simplement vraie !

À l’occasion de la crise économique (on parle chez nous d’un retour du marxisme), Le Bateau-Usine a été réédité au Japon, est devenu semble-t-il un best-seller, a été réadapté au cinéma et en bande dessinée (manga), est devenu un phénomène de société.

Que cela nous permette de découvrir enfin Le Bateau-Usine – je le redis, un livre magistral et d’une magnifique humanité – en France n’est que justice !

Michel Sender.

[*] Le Bateau-Usine (Kanikôsen, 1929) de Kobayashi Takiji, traduit du japonais et présenté par Évelyne Lesigne-Audoly, collection « Ciel ouvert », éditions Yago, Paris, octobre 2009 ; 144 pages, 18 €. www.editions-yago.com

Publié dans Littérature

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Yaël König 02/01/2010 00:55


Votre article, outre qu'il est d'une belle écriture et d'une finesse d'analyse remarquable, fait chaud au coeur des éditeurs que nous sommes. C'est pour des gens tels que vous que nous publions des
textes forts et méconnus, d'une totale pertinence actuelle. Je pense que "Chambre 207", qui paraîtra fin janvier, devrait également retenir votre attention.
Merci et à bientôt,
Et surtout, bonne année, riche de plaisirs et joyeuse d'un bout à l'autre!
Yaël König


Michel Sender 02/01/2010 07:44



Chère Yaël König, votre message, bien sûr, me touche. Ainsi que votre éclectisme (sans doute relié au mien) d'éditrice.
Je n'aurais jamais cru lire Le Bateau-Usine, classique de "littérature prolétarienne" (une appellation décriée mais qui, de Maxime Gorki à François Bon, en passant par les grands
scandinaves, Ludovic Massé, Panaït Istrati, etc. - voir les ouvrages de Michel Ragon ou Thierry Maricourt - a de grandes lettres de noblesse !) dans votre maison d'édition qui a réédité
certains livres de Pierre Alciette, Gaston Chérau, Charles Derennes, Paul Margueritte, Ernest Pérochon ou encore Le Coffre à secret(s) d'Yvonne de Brémond d'Ars dont j'avais parlé dans
feu Le Messager des livres, blog fusillé par Orange...
Le plus drôle, c'est que je trouve (sans doute à cause de votre diffusion par De Borée, un éditeur dont je parle aussi de temps en temps) vos livres plus facilement dans de petites librairies de
campagne que dans les "grandes" enseignes lyonnaises ! (Paradoxe et éternel problème de la diffusion-distribution des livres qui risque de nous forcer à n'aller que sur Amazon ou
d'autres librairies du Net.)
Espérons donc pour vous, pour Hugo Verlomme et tous vos auteurs (j'ai mis votre site en lien) de grands succès en 2010 et que Le Bateau-Usine ne passe pas à la trape de
l'inconnaissance.
Cela sera, au seuil de cette nouvelle année, mon espérance de "bloguiste" pour happy few,
bien amicalement,
Michel Sender.