"Le Cas Bernard Faÿ" d'Antoine Compagnon

Publié le par Michel Sender

Antoine Compagnon Le Cas Bernard Faÿ


« Comme quoi on peut très bien être un brillant lettré, un américaniste distingué, un conférencier éminent, un archiviste chevronné, un grand professeur, un écrivain en vue, un publiciste doué, un Parisien cosmopolite et, en même temps, comme disait Sartre, un “salaud”. On le sait, mais il vaut la peine de le répéter. »

Cette phrase terrible vient à Antoine Compagnon, professeur au Collège de France et à Columbia University, à la fin d’une longue étude circonstanciée et troublante, Le Cas Bernard Faÿ (Du Collège de France à l’indignité nationale) [*] parue en fin d’année dernière chez Gallimard.

En effet, tout portait Bernard Faÿ (1893-1978), jeune bourgeois lettré qui dès sa jeunesse côtoya (au départ par le biais d’œuvres de charité pendant la Première Guerre mondiale) le Tout-Paris aristocratique, à l’éminence.

Handicapé (une poliomyélite contractée dans l’enfance fit qu’il marcha toujours avec difficulté), Bernard Faÿ ne participa pas directement au conflit mais s’engagea très vite dans la Croix-Rouge aux armées où il rencontra de jeunes étudiants américains et des écrivains (Paul Morand, Jean Cocteau, René Crevel, Lucien Daudet, Maurice Sachs) fréquentant tous la haute société du boulevard Saint-Germain.

Étudiant puis enseignant à Harvard, il développa et encouragea l’étude de l’œuvre de Marcel Proust (qui, à cet effet, le reçut longuement chez lui en pleine nuit !) aux États-Unis. Plus tard, Marcel Proust (avec qui, dans l’« harmonie préétablie de [leurs] natures », il parla à cette occasion du Corydon d’André Gide) écrivit à Étienne de Beaumont : « J’ai encore dernièrement affirmé mon amitié pour vous à Mons[ieu]r Faÿ votre ami, qui a eu la gentillesse de venir passer un moment auprès de mon lit à deux heures du matin (et je crois bien l’avoir retenu jusqu’à quatre, dans notre studieuse causerie). Mais il partait le lendemain pour l’Amérique et n’a pas dû vous voir. »

Car Bernard Faÿ avait entrepris une carrière universitaire de premier plan entre la France et les États-Unis et publia simultanément dans les deux langues de nombreux ouvrages savants sur Benjamin Franklin ou George Washington et des études de vulgarisation sur la littérature française (par exemple un Panorama de la littérature contemporaine en 1925 au Sagittaire de Simon Kra) ou même un recueil de nouvelles, Faites vos jeux, chez Grasset en 1927.

Il participa encore (avec Valery Larbaud, Jean Giraudoux, Jean Cocteau, Max Jacob, Paul Morand et Jacques de Lacretelle) à un éphémère prix du Nouveau Monde qui fut décerné la première année au Diable au corps de Raymond Radiguet puis, l’année suivante, aux Épaves du ciel de Pierre Reverdy (Faÿ, lui, aurait préféré couronner Tristan Tzara)…

Bref, dans les années 1920, tout menait Bernard Faÿ, par ailleurs dix-huitiémiste affuté, vers l’avant-garde et le modernisme littéraire. Et c’est par ses relations américaines qu’il fit la connaissance de Gertrude Stein (dont il devint le traducteur en français et un des meilleurs analystes) et de sa compagne Alice Tolkas qu’il séduisit littéralement et qui, installées en France, furent pour lui dès lors de très grandes amies…

Parallèlement, fut créée pour lui (je vous passe toutes les stratégies mises en place) au Collège de France une chaire de civilisation américaine qu’il occupa de 1932 à 1940 où, courant dès juin à Vichy faire sa cour au Maréchal, il fut nommé en août Administrateur général de la Bibliothèque nationale en remplacement de Julien Cain.

Et c’est là, à la Bibliothèque nationale, en gérant par ailleurs les archives réquisitionnées des organisations maçonniques interdites et en publiant une revue officielle, Les Documents maçonniques, qui dénonça de nombreux francs-maçons membres de la Fonction publique, qu’il bascula dans l’indignité absolue !

Influencé sans doute par son second (ses ennemis l’appelaient sa « fesse gauche »), un certain William Gueydan de Roussel (dont on pense qu’il fut aussi son amant), Bernard Faÿ, bientôt détesté par une partie de l’appareil vichyssois et de multiples collaborateurs, fit malgré tout du zèle et se maintint coûte que coûte à son poste jusqu’à son arrestation en 1944.

Emprisonné à Fresnes, condamné aux travaux forcés à perpétuité (peine ramenée ensuite à vingt ans de réclusion), il réussit à s’évader en 1951 de l’hôpital d’Angers et à se réfugier en Suisse, où il retrouva son cher Paul Morand et enseigna à Fribourg, avant d’être gracié en 1959 et de revenir en France pour, jusqu’à la fin de sa vie, tenir une chronique dans Aspects de la France et publier régulièrement des livres à la Librairie académique Perrin dirigée alors par Marcel Jullian…

Par ce volume passionnant où Antoine Compagnon mêle récit historique, enquête sociologique, essai politique et lecture intertextuelle, nous voyons comment, sans forcément arriver à le comprendre réellement, un intellectuel de qualité a petit à petit, à partir des années trente, évolué vers les pires dérives fascisantes puis, après la guerre, marqué à jamais par son engagement dans la collaboration active, affiché des positions d’un catholicisme traditionaliste outré qui n’avaient plus rien de commun avec ses opinions de jeunesse.

Et ce n’est ni un plaidoyer ni un réquisitoire : c’est au contraire le constat terrifiant de bien trop de vérités complexes et amères !

Michel Sender.

[*] Le Cas Bernard Faÿ (Du Collège de France à l’indignité nationale) d’Antoine Compagnon, collection « La Suite des Temps », éditions Gallimard, Paris, octobre 2009 ; 224 pages, 21 €.

Publié dans Littérature

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Dominique 07/03/2010 08:25


J'ai lu ici et là quelques chroniques sur ce livre et ce personnage, difficile de comprendre que l'on puis allier tant d'intelligence à tant de bassesse
je lis actuellement une bio de Knut Hamsun où l'on retrouve le talent manifeste d'un personnage plus qu'antipathique


Michel Sender 07/03/2010 09:52



J'ai une très grande admiration personnelle pour l'oeuvre de Knut Hamsun et la fin de sa vie reste une immense déception. Je ne connais pas la biographie qui vient de paraître : j'ai lu en
revanche le livre de Per Olov Enquist intitulé Hamsun chez Actes Sud, scénario d'un film.
La Faim, Vagabonds, Victoria... sont vraiment des livres admirables. Je ne peux que redire cela. Bien amicalement, Michel Sender.