"Le Dernier Crâne de M. de Sade" de Jacques Chessex

Publié le par Michel Sender

Jacques Chessex Le Dernier Crâne de M. de Sade

Ultime outrage (et bien vaine précaution de ses diffuseurs helvétiques), le dernier livre de Jacques Chessex, Le Dernier Crâne de M. de Sade [*], qui vient de paraître en France chez Grasset, est vendu en Suisse fermé sous cellophane avec la mention Réservé aux adultes !


Mort brutalement le 9 octobre dernier d’une crise cardiaque en pleine réunion publique dans une bibliothèque alors qu’il commençait à répondre à un médecin de l’assistance venant de l’attaquer sur sa défense de Roman Polanski, Jacques Chessex ferait encore scandale…


Il faut dire que Jacques Chessex, né en 1934 à Payerne dans le canton de Vaud, n’était pas tendre avec son pays natal. Rien que deux de ses livres récents, Le Vampire de Ropraz en 2007 et Un Juif pour l’exemple l’an dernier, ne donnaient pas une bonne image de la Suisse profonde mais frappaient par leur humanisme fondamental.


Et Le Dernier Crâne de M. de Sade, scabreux et provocateur dans son écriture, peut-être plus dérangeant (encore que ce soit à voir, car les crimes évoqués dans ces précédents livres sont bien plus horribles que ceux du marquis de Sade), demeure pourtant dans le droit fil d’une composition romanesque exigeante et d’une rectitude manifeste, éclatante, intransigeante.


Car, toujours flaubertien en diable, Jacques Chessex continue d’y traquer la bêtise, les convenances et les superstitions ! Des derniers mois de D. A. F. de Sade en 1814 à l’hospice de Charenton il retrace des moments cliniques, ses entretiens avec ses médecins, son obsession de ne pas être autopsié après sa mort (« – Jurez, docteur Doucet ! Jurez-moi qu’il n’y aura pas d’autopsie ! ») ni qu’il y ait un quelconque signe religieux sur sa tombe : « J’interdis qu’aucune croix, ni aucun signe religieux, soient dressés sur ma dépouille. Aucune saloperie de croix, ni aucun signe religieux ! Vous m’entendez, docteur Doucet, aucune croix ! Aucune cochonnerie de croix ! » répète-t-il.


Et puis, bien sûr, il y a ses séances avec la petite Madeleine Leclerc, la fille d’une infirmière de l’hospice, que l’on autorise à venir dans sa cellule et dont il note les « figures » et les « chambres » : « La conduite d’un homme avant sa mort a quelque chose d’un dessin au trait aggravé, nous dit Jacques Chessex. Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux, et plus explicite de son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune de ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis. »


Et dans la description des outrages sodomites et des supplices masochistes qui excitent le marquis, Jacques Chessex met autant de flamme, de concentration  et de gravité que dans l’évocation des idiotes extases mystiques des saintes ou des obsédés de Dieu [**]… La pornographie n’est pas forcément où l’on croit.


Viennent ensuite les aventures du crâne de D. A. F. de Sade (ou de ses multiples moulages) suite à l’exhumation de ses restes du cimetière de Charenton en 1818, la valeur d’envoûtement ou d’aimantation qu’on lui attribue, les nombreux avatars cocasses ou tragiques qu’il provoque…


Pour son dernier livre, Jacques Chessex a composé une « vanité » au sens classique – et il y a mis tout son talent et sa clairvoyance tourmentée !


Michel Sender.


[*] Le Dernier Crâne de M. de Sade de Jacques Chessex, éditions Grasset, Paris, janvier 2010 ; 180 pages, 12 €.

 

 Avant le matin de Jacques Chessex

 

[**] Avant le matin, roman de Jacques Chessex paru en 2006 chez Grasset, vient également d’être réédité au Livre de Poche (256 pages, 6,50 €).


Publié dans Littérature

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dasola 04/02/2010 15:48


Bonjour, j'ai dit le bien que je pensais de ce dernier roman de J. Chessex, le 01/02/10. Je n'en reviens pas qu'il soit presque censuré en Suisse. Je ne savais pas les Suisses si puritains. C'est
vrai que certains passages sont scatologiques mais le style de Chessex fait tout passer facilement. Bonne après-midi.


Michel Sender 05/02/2010 05:49



Chère Dasola, je suis très content que vous ayez parlé de Jacques Chessex sur votre blog que (vous le savez) je lis régulièrement : cela permet à nos lecteurs d'avoir deux avis. Autrement, cette
"censure" de Jacques Chessex en Suisse est curieuse, cela l'assimile à un auteur pornographique, ce qu'il n'est bien sûr absolument pas ! L'histoire de ce dernier livre posthume (mais qu'il a pu
relire et corriger, d'après Jérôme Garcin dans "Le Nouvel Observateur", jusqu'au matin de sa mort) n'en est que plus touchante et troublante... Bien amicalement, Michel Sender.



Nouchkaya 22/01/2010 19:25


Je ne connais pas mais je vais acheter un titre ou deux!
En ce moment je suis en train de lire Jean Teulé. Tu connais? je trouve cet auteur génial, vraiment et il y avait longtemps que je n'avais fait une telle découverte de lecture! J'ai aussi adoré le
prix Goncourt des lycéens! J'ai adoré cette chronique des années 60...
Je te souhaite une bonne soirée!


Michel Sender 23/01/2010 06:14


Chère Nouchkaya, merci de ces suggestions de lecture. C'est ça la vie des blogs ! Bien amicalement, Michel Sender.


Francesca 21/01/2010 09:51


Pas des prescriptions bien sûr, docteur :) mais les articles sont si pertinents qu'ils titillent la curiosité si l'on n'a pas lu...


sylvie 21/01/2010 08:40


Beau billet ! J'ai déjà lu une belle critique sur Télérama; ce post confirme !


Francesca 21/01/2010 01:43


Belle prescription, encore une fois : j'attendais chaque prochain Chessex. Nous n'avons plus rien à attendre. Quelle perte !


Michel Sender 21/01/2010 06:58



Merci, chère Francesca. Mais, attention, je ne fais aucune "prescription" : je rends compte de certaines lectures, je suggère un intérêt... Chacun reste libre. Autrement, il est très troublant
que ce livre-là soit le dernier de Jacques Chessex. Très émouvant même ! Il faudra aussi reparler de Jacques Chessex poète et critique littéraire, un écrivain de grande tenue, qui a fait le
relais avec Ramuz ou Maurice Chappaz, la littérature suisse romande si importante pour notre culture française. Bien amicalement, Michel Sender.