"Le Nez" et "Le Manteau" de Nicolas Gogol

Publié le par Michel Sender

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« Ce jour-là, 25 mars dernier, Pétersbourg fut le théâtre d’une aventure des plus étranges. Le barbier Ivan Yakovlévitch, domicilié avenue de l’Ascension (son nom de famille est perdu et son enseigne ne porte que l’inscription : On pratique aussi les saignées, au-dessous d’un monsieur à la joue barbouillée de savon), le barbier Ivan Yakovlévitch se réveilla d’assez bonne heure et perçut une odeur de pain chaud. S’étant mis sur son séant, il vit que son épouse – personne plutôt respectable et qui prisait fort le café – défournait des pains tout frais cuits. »

La nouvelle Le Nez de Nicolas Gogol (1809-1852), écrite à partir de 1833 et parue (après plusieurs refus et des modifications imposées par la censure) en 1836 dans Le Contemporain (la revue de Pouchkine), fut regroupée en 1843, ainsi que Le Manteau, dans le troisième tome de ses œuvres, intitulé aussi Récits de Pétersbourg ou encore Nouvelles de Saint-Pétersbourg.

Il n’est donc pas inhabituel que ces deux histoires soient publiées ensemble [*].

Dans Le Nez, l’absurde et l’invraisemblable sont à leur comble : il reste impossible de croire que notre barbier de Pétersbourg puisse trouver un appendice nasal dans un petit pain, en l’occurrence le nez d’un de ses clients, l’assesseur de collège Kovaliov, ni que ce dernier veuille passer une annonce pour le retrouver et encore moins qu’il reparaisse au milieu de sa figure comme si de rien n’était, etc. (Je saute diverses péripéties.)

Il s’agit d’un rêve – Eddie Breuil rappelle qu’en russe hoc (nez) est l’anagramme de coh (rêve) – ou plutôt d’un cauchemar et plus certainement d’une allégorie acerbe (sexuelle ou pas)…

Le Manteau (ébauché en 1839, il parut pour la première fois dans le volume de 1843), tout autant absurde et kafkaïen que Le Nez, garde néanmoins, à part la chute totalement fantastique et finalement d’une vengeance jubilatoire, un déroulement plus réaliste et classique – et non sans une forte critique sociale !

En effet, combien pitoyable et ridicule est notre Akaki Akakiévitch (« Cet employé ne sortait guère de l’ordinaire, nous dit d’entrée Gogol : petit, grêlé, rousseau, il avait la vue basse, le front chauve, des rides le long des joues et l’un de ces teints que l’on qualifie d’hémorroïdaux… »), une personnalité de bien peu d’envergure et en résumé victime d’une société pourrie et corrompue…

Cette édition des deux nouvelles de Gogol est accompagnée d’une « lecture d’image » (un des principes de la collection « Folioplus ») très pertinemment consacrée au tableau Le Concierge (1905) du peintre géorgien Niko Pirosmani (1862-1918) dont Sophie Barthélémy nous précise : « Découvert en 1912 par l’avant-garde moscovite, séduite par son primitivisme naïf et sa perception à la fois figurative et synthétique de la nature universelle, le peintre n’en mourut pas moins quelques années plus tard dans la solitude et la misère la plus noire. »

Cela ne manque pas en outre de ressembler aux tristes conditions de fin de vie de l’auteur des Âmes mortes, dont on a célébré l’an passé le bicentenaire de la naissance mais dont (« Année France-Russie » oblige) d’autres publications agrémentent toujours l’année 2010 !

Michel Sender.

[*] Le NezLe Manteau de Nicolas Gogol, traduit du russe par Henri Mongault (première publication chez Gallimard, Paris, 1938), dossier et notes réalisés par Eddie Breuil, lecture d’image par Sophie Barthélémy, collection « Folioplus classiques », éditions Gallimard, Paris, avril 2010 ; 176 pages, 4,50 €.

 

Publié dans Littérature

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gaby 22/05/2010 13:09


Michel, je ne te parlerai pas de Gogol mais de l'article coloré que je viens de mettre pour vous remercier de votre soutien pendant ma maladie car je crois (mais on ne sait jamais) que je commence
à voir le bout du tunnel, viendez voir, deux mille et un baisers, affectueusement Gaby


tipanda 18/05/2010 22:18


A chacun son tempérament, Gogol ne m'a jamais fait rire mais beaucoup pleurer, comme les clowns.
Bises aux deux et quatre pattes.


Michel Sender 19/05/2010 09:08



Tout à fait, chère Tipanda. Gogol n'est pas drôle du tout et il était même, pardon de le dire, un peu "gogol". Mais c'est aussi le pont entre Pouchkine et Dostoïevski... Bien amicalement, Michel
Sender.



Francesca 18/05/2010 19:38


ça alors ! J'ignorais totalement qu'en russe le nez fût un anagramme de rêve... ceci explique beaucoup de choses sur cette nouvelle que je n'ai pas relue depuis fort lontemps.

Je viens de longer les quais parisiens avec des amis et j'ai pu constater qu'on y voit de moins en moins de choses intéressantes. Cependant, chez un libraire d'occasion tout proche de mon domicile,
je viens à l'instant de craquer devant une édition de 1959, simplement brochée mais illustrée des "Liaisons dangereuses" chez JJ Pauvert : il ne trouvait pas le prix que j'espère raisonnable car je
l'ai réservé et y foncerai demain.


Michel Sender 19/05/2010 09:00



Nos lectures, chère Francesca, sont ainsi faites. C'est pourquoi je mélange volontiers des classiques et des parutions récentes... Bien amicalement, Michel Sender.