"Le Regard de l'Inde" de V. S. Naipaul

Publié le par Michel Sender

Le Regard de l'Inde V. S. Naipaul


« J’ai pris conscience très tôt qu’il existait différentes façons de voir parce que je suis venu de très loin vers la métropole. C’est peut-être aussi que je n’ai pas, à proprement parler, de passé qui me soit accessible, de passé que je puisse pénétrer et contempler ; et je souffre de ce manque. »

Ce petit livre de V. S. Naipaul, prix Nobel de littérature en 2001, Le Regard de l’Inde [*], qui nous arrive en France, un court récit en forme d’essai extrait d’un plus vaste ouvrage, est une merveille de concision et d’intelligence littéraire.

En effet, voir et regarder ne sont pas la même chose, et c’est ce que traque V. S. Naipaul dans cette évocation singulière et circonstancielle de l’Inde d’où venaient ses parents avant de s’installer à Trinidad dans les Antilles.

Il constate en fait qu’il n’a pas de mémoire familiale et qu’il a vécu longtemps, avant d’y séjourner lui-même à plusieurs reprises, sur une vision sublimée qui n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité du pays, que, certes, en s’exilant, les migrants ont transporté avec eux leurs usages et leurs coutumes, mais qu’ils n’ont pas dépassé le domaine de l’instant.

Ainsi de ce vieux matelassier, qui ne parle quasiment que l’hindi et qui, interrogé par l’auteur dans sa jeunesse sur ses souvenirs du pays, lui répond simplement : « Il y avait une gare » : « Comme les lecteurs de romans (pour faire un bond en avant vers des expériences et des réflexions plus tardives) oublient à mesure qu’ils lisent, je crois que le matelassier vivait et oubliait, commente V. S. Naipaul. Il n’avait pas de faculté analytique ; la vie et le monde lui entraient pour ainsi dire par un œil avant de ressortir par un autre. »

Cette réflexion se prolonge avec la lecture décevante des mémoires d’un Indien employé au Surinam et qui n’a vu les choses qu’à travers la religion et un attachement aux traditions, au décorum de surface, aux détails secondaires…

Toute autre est l’autobiographie de Gandhi, avec le rappel de ses années passées en Angleterre puis en Afrique du Sud et la formation de sa personnalité, la transformation radicale de son comportement en celui d’un rebelle réfléchi, concret, opiniâtre, déterminé.

Et son exemple bouleversa ensuite la compréhension de Nehru qui alors regarda les paysans indiens de manière différente. Il « en arrive à l’idée que Gandhi est en réalité un paysan, mais à une échelle héroïque. Il constate chez lui certaines limites propres au paysan, son manque de sens esthétique par exemple : Nehru écrit que Gandhi, face au Taj Mahal, aurait surtout pensé aux travaux forcés exigés par sa construction ».

Car se trouve ainsi révélé « un parcours » sensible et fondamental « de l’aveuglement vers la vision ». Nehru, comme Gandhi et comme V. S. Naipaul sans doute, « dut apprendre à regarder »

Oui, avec ce petit livre aux développements infinis, V. S. Naipaul nous donne une leçon de vie et d’écriture !

Michel Sender.

[*] Le Regard de l’Inde (« Looking and not Seeing : The Indian Way » dans A Writer’s People : Ways of Looking and Feeling, Picador, Londres, 2007) de V. S. Naipaul, traduit de l’anglais par François Rosso, éditions Grasset, Paris, janvier 2010; 112 pages, 9 €.


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Dominique 12/03/2010 19:06


Je n'ai jamais lu Naipaul et ce billet vient me rappeler justement que j'ai bien tord


Michel Sender 13/03/2010 05:58



De V. S. Naipaul, je ne connaissais que A la courbe du fleuve au Livre de Poche. Plusieurs de ses romans ont été rassemblés dans la collection "Bouquins"-Robert Laffont et Le Masseur
mystique, un de ses premiers livres, reparaît en "Cahiers Rouges" chez Grasset. Bien amicalement, Michel Sender.