"Les Heures souterraines" de Delphine de Vigan

Publié le par Michel Sender




« Emporté par le flot dense et désordonné, il a pensé que la ville toujours imposerait sa cadence, son empressement et ses heures d’affluence, qu’elle continuerait d’ignorer ces millions de trajectoires solitaires, à l’intersection desquelles il n’y a rien, rien d’autre que le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée. »


Nous sommes à la fin du roman Les Heures souterraines de Delphine de Vigan où deux itinéraires parallèles viennent de se croiser et ne le feront sans doute plus jamais.


Il n’y a nulle happy end (comme on aurait pu le supposer ou l’espérer) dans ce livre du constat et de la description d’un enfer quotidien vécu par deux personnages effectivement au bord du vide…


D’abord, Mathilde, la quarantaine, seule avec deux enfants, cadre dans une entreprise de marketing, dont l’univers, insidieusement, sournoisement et de façon irréfutable, bascule, malgré elle et dans une absence de solidarité humaine manifeste, presque totale.


De son côté, Thibault, médecin itinérant de SOS Médecins ou quelque chose d’approchant, vient de rompre une relation amoureuse insatisfaisante et côtoie journellement la solitude et le désarroi des malades d’une grande ville.


Delphine de Vigan s’attache alternativement à chacune de ces deux personnes dans un déroulé implacable de destinées incertaines.


Le plus fort, certainement, et qui marque le plus dans ce livre, reste le descriptif clinique, détaillé, si évident avec un peu de recul mais absolument imparable jour après jour pour qui le subit de plein fouet, du harcèlement moral que vit Mathilde dans l’entreprise où elle travaille.


Il faut avoir connu cela pour le croire et pour raconter avec une telle minutie comptable les petits riens, minuscules événements qui en deviennent énormes, qui, progressivement, marginalisent, excluent et déstabilisent jusqu’à la dépression les personnalités les plus affirmées moralement…


Dans Les Heures souterraines, qui dépassent de beaucoup une simple actualité immédiate et brûlante, Delphine de Vigan identifie avec sûreté un absurde moderne, glaçant, terrifiant – qu’il faut pourtant voir en face pour l’affronter !


Michel Sender.


[*] Les Heures souterraines de Delphine de Vigan, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, août 2009 ; 306 pages, 17 €. www.editions-jclattes.fr

 

 

 

Avec No et moi, paru chez Jean-Claude Lattès en 2007 et disponible au Livre de Poche, Delphine de Vigan a obtenu le Prix des Libraires 2008.

Publié dans Littérature

Commenter cet article

Francesca 04/11/2009 15:33


Cette analyse vient de me plonger dans des souterrains, moi aussi : ce livre, je l'avais acheté, puis oublié avant de le lire...
Je ne sais pas vous, je range un livre acheté mais encore à lire au-dessus de ses amis à l'endroit qu'il occupera une fois lu.
J'étais sûre d'avoir celui-ci, d'ailleurs noté à mon fichier "Mes livres". Il était juste tombé derrière ses copains et, sans votre note, il aurait pu y dormir jusqu'à mon prochain rangement ! Je
m'y mets dès que j'ai fini le dernier Lanzmann.
Amitiés
Francesca