"Les Onze" de Pierre Michon

Publié le par Michel Sender

Les Onze Pierre Michon

« Je vous prie, Monsieur, d’arrêter votre attention sur ceci : que savoir le latin quand on est Monseigneur le Dauphin de la Maison de France et le fils de Corentin la Marche, ne sont pas une seule et même chose ; ce sont même deux choses diamétralement opposées : car quand l’un, le dauphin, lit à chaque page, à chaque désinence, à chaque hémistiche, une glorieuse ratification de ce qui est et doit être, dont il fait lui-même partie, et que levant les yeux par ailleurs entre deux hémistiches, il voit par la fenêtre des Tuileries le grand jet d’eau du grand bassin et derrière le grand bassin sur les chevaux de Marly la Renommée avec sa trompette, l’autre, François Corentin, qui relève la tête vers des futailles et de la terre de cave gorgée de vin, l’autre voit dans ces mêmes désinences, ces mêmes phrases qui coulent toutes seules et trompettent, à la fois le triomphe magistral de ce qui est, et la négation de lui-même, qui n’est pas ; il y voit que ce qui est, même et surtout si ce qui est paraît beau, l’écrase comme du talon on écrase une taupe. »

Pour ouvrir cette nouvelle année 2010, permettez-moi cette longue citation (l’auteur et l’éditeur, je l’espère, me pardonneront – et, d’ailleurs, comment et pourquoi saucissonner ou triturer une pareille phrase ?) d’un des événements de l’année 2009 : Les Onze [*] de Pierre Michon, antiroman s’il en est couronné Grand Prix du Roman de l’Académie française à l’automne !

Une lecture exigeante, certes, mais tellement surprenante et gratifiante !

On peut aimer la littérature populaire, les biographies, les romans policiers ou historiques de grande diffusion, mais il ne faut pas pour autant avoir peur des écrivains (de Proust à Claude Simon) qui inventent (à base à la fois de tradition et de modernité) l’écriture nouvelle

Car Pierre Michon – vous n’en reviendrez pas ! – invente et innove à chaque phrase un langage et des histoires, une Histoire, l’Histoire elle-même ! Quel toupet !

Michel Sender.

[*] Les Onze de Pierre Michon, éditions Verdier, Lagrasse, avril 2009 ; 144 pages, 14 €. www.editions-verdier.fr


Publié dans Littérature

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Dominique 27/02/2010 17:02


repéré ici et là il faut que je mette la main dessus à la bibliothèque, il m'attire même si (ben oui ) je ne suis pas fan de Pierre Michon


Francesca 03/01/2010 11:10


Claude Simon dont est trop méconnue l'écriture stupéfiante, non pas au sens de soporifique! Je m'y replonge souvent, au hasard comme chez Proust, avec une joie toujours renouvelée...
(Une nouvelle abonnée dont je serais "responsable" si je lis entre les lignes ? Tant mieux pour elle !)


Francesca 02/01/2010 18:52


Oh oui, Michon, mon contemporain préféré ! (avec, après Bergounioux) pour à la fois les sujets et la merveilleuse langue. J'avoue peu me soucier d'une histoire - ou de l'Histoire - si la langue est
belle.
Chez lui, la maîtrise en est parfaite...Que lire de mieux ?


Michel Sender 03/01/2010 05:50


(On pense bien sûr à Claude Simon, pour moi toujours présent.) L'écriture contemporaine peut être passionnante, Pierre Michon le prouve, avec d'autres... Au seuil de 2010, dans un blog littéraire
assez éclectique et parfois, je suppose, surprenant (j'ose Henri Troyat ou Bernard Clavel tout autant que Proust ou Henry James), il me plaît de saluer une littérature "nouvelle" : finalement,
c'est ça la grande liberté du web, de pouvoir suivre son bon plaisir, non ? Bien amicalement, chère Francesca. Michel Sender. [Au fait, en envoyant un article, j'ai découvert que j'avais une
nouvelle abonnée que je ne connais pas : Bienvenue à elle !]


tipanda 02/01/2010 10:55


Bonne année à tous.
Hélas, je me ferai encore l'avocat du diable en relevant surtout le côté artificiel de ce genre de littérature.
Un texte doit être bien écrit (dans le cas présent, il y a déjà un doute, la juxtaposition "car, quand" est malheureuse) et, à mon sens, avant tout, c'est le fond qui doit primer sur la forme, un
contenu véritable avec de la puissance sans affèteries.
Qui suis-je pour me dresser contre un avis de l'Académie Française ? Rien, heureusement.


Michel Sender 03/01/2010 05:30



Bien sûr, une telle écriture (qui n'a absolument rien d'académique) risque la fatigue de l'art pour l'art, la froideur du "nouveau roman", l'accusation de pédantisme... Elle ne peut pas
plaire à tout le monde mais change vraiment de ce que l'on lit habituellement ! Bien amicalement, toujours, chère Tipanda, au seuil de 2010. Michel Sender.