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« – Suis-moi bien : quelle est la situation ? L’usine est occupée, on est dans la merde, on accroche des banderoles, on fait du ramdam ici et en ville, on crie à l’injustice, au vol, à tout ce que tu veux. Tout ça, je vais te dire, c’est bien, c’est juste, mais ça ne nous sert à rien. Ou, en tout cas, pas à grand-chose. À la télé ça nous montre comme une bande de paumés, plus ou moins agressifs ou énervés, tout juste capables de jouer au tambour sur des caisses en ferraille ou de chialer en direct. Et ceux qui voient ça, le cul bien au chaud sur leur canapé, ils pensent : c’est bien triste mais j’en ai rien à foutre. En vrai, ça leur fait peur. Comme de voir des grands brûlés. T’es d’ac ? »
C’est tout récemment, à l’occasion du feuilleton télévisé diffusé sur France 2 dont je n’ai vu qu’un épisode ou deux en fin de soirée (mais un coffret DVD est annoncé pour bientôt), que j’ai plongé dans Les Vivants et les Morts [*], le magnifique roman-fleuve de Gérard Mordillat.
Et j’ai été pris dans cette histoire, ces histoires, tellement ce qui est raconté est vrai, terriblement véridique (l’actualité – il y a encore quelques jours avec le conflit Lejaby – nous en donne plein d’exemples) et absolument émouvant.
Il s’agit d’un roman, bien sûr, mais où, pour une fois, la marquise n’est pas sortie à cinq heures et où on nous parle de la vie, de l’amour, du travail et de la mort avec des accents authentiques et modernes dans l’intemporalité, en ce début de vingt et unième siècle, de la condition ouvrière – dans le sens où les paroles de L’Internationale ou les pages du Manifeste du parti communiste ont toujours leur raison.
Tout cet ensemble de bruit et de fureur, cette fresque sociale endiablée, se termine très mal, mais Gérard Mordillat a le chic de donner force et dignité à ce monde attaqué de toutes parts.
C’est bouleversant et d’une grande justesse de ton – de la belle et remarquable littérature populaire !
Michel Sender.
[*] Les Vivants et les Morts de Gérard Mordillat, éditions Calmann-Lévy, Paris, janvier 2005 ; réédition Le Livre de Poche [février 2006], édition 07, Librairie Générale Française, Paris, août 2010 (832 pages, 8,50 € – avec une jaquette reprenant une image de la série télévisée ; sur la couverture du livre lui-même, toujours la très belle photographie de Georges Azenstarck).
Un nouveau roman de Gérard Mordillat, Rouge dans la brume, doit paraître en janvier 2011 chez Calmann-Lévy.
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