Les vivants et les morts de Gérard Mordillat

Publié le par Michel Sender

Gérard Mordillat Les Vivants et les Morts LdP 2010Gérard Mordillat Les Vivants et les Morts LdP 2006

 

« – Suis-moi bien : quelle est la situation ? L’usine est occupée, on est dans la merde, on accroche des banderoles, on fait du ramdam ici et en ville, on crie à l’injustice, au vol, à tout ce que tu veux. Tout ça, je vais te dire, c’est bien, c’est juste, mais ça ne nous sert à rien. Ou, en tout cas, pas à grand-chose. À la télé ça nous montre comme une bande de paumés, plus ou moins agressifs ou énervés, tout juste capables de jouer au tambour sur des caisses en ferraille ou de chialer en direct. Et ceux qui voient ça, le cul bien au chaud sur leur canapé, ils pensent : c’est bien triste mais j’en ai rien à foutre. En vrai, ça leur fait peur. Comme de voir des grands brûlés. T’es d’ac ? »

C’est tout récemment, à l’occasion du feuilleton télévisé diffusé sur France 2 dont je n’ai vu qu’un épisode ou deux en fin de soirée (mais un coffret DVD est annoncé pour bientôt), que j’ai plongé dans Les Vivants et les Morts [*], le magnifique roman-fleuve de Gérard Mordillat.

Et j’ai été pris dans cette histoire, ces histoires, tellement ce qui est raconté est vrai, terriblement véridique (l’actualité – il y a encore quelques jours avec le conflit Lejaby – nous en donne plein d’exemples) et absolument émouvant.

Il s’agit d’un roman, bien sûr, mais où, pour une fois, la marquise n’est pas sortie à cinq heures et où on nous parle de la vie, de l’amour, du travail et de la mort avec des accents authentiques et modernes dans l’intemporalité, en ce début de vingt et unième siècle, de la condition ouvrière – dans le sens où les paroles de L’Internationale ou les pages du Manifeste du parti communiste ont toujours leur raison.

Tout cet ensemble de bruit et de fureur, cette fresque sociale endiablée, se termine très mal, mais Gérard Mordillat a le chic de donner force et dignité à ce monde attaqué de toutes parts.

C’est bouleversant et d’une grande justesse de ton – de la belle et remarquable littérature populaire !

Michel Sender.

[*] Les Vivants et les Morts de Gérard Mordillat, éditions Calmann-Lévy, Paris, janvier 2005 ; réédition Le Livre de Poche [février 2006], édition 07, Librairie Générale Française, Paris, août 2010 (832 pages, 8,50 € – avec une jaquette reprenant une image de la série télévisée ; sur la couverture du livre lui-même, toujours la très belle photographie de Georges Azenstarck).

Un nouveau roman de Gérard Mordillat, Rouge dans la brume, doit paraître en janvier 2011 chez Calmann-Lévy.

 

Publié dans Littérature

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Lapinoursinette 20/04/2011 22:21


De n'avoir pas vu le feuilleton m'a laissé la liberté de lire le roman et de l'avoir apprécié. j'ai déjà lu quelques livres sur la condition ouvrière et celui-ci a sa voix propre, bien différente
d'un François Bon par exemple (plus accessible peut-être).


tipanda 19/10/2010 10:28


Là,"je suis pas venue et j'ai pas vu". Comme Arte diffusait l'immonde saloperie qu'est "La vie est belle" en début de soirée, j'ai mis la chaine en quarantaine dès 20H30 et je ne suis pas retournée
voir ce qu'il y avait ensuite. Tant pis.
Amitiés aux deux et quatre pattes.


Michel Sender 19/10/2010 10:33



En fait, chère Tipanda, comme je suis en convalescence, c'est HIER APRES-MIDI à 14 h 45 que j'ai vu, en rediffusion, le film de Raoul Peck. La deuxième partie passe aujourd'hui mardi à la même
heure... Bien amicalement, Michel.



tipanda 17/10/2010 10:10


Je n'ai pas lu. Comme beaucoup, je suis en train de voir. C'est très prenant, même si la forme téléfilm se traduit par une accumulation précipitée qui nuit au réalisme du sujet. Le roman échappe
certainement à cet inconvénient.
Il reste que le réalisateur Mordillat me séduit beaucoup plus dans la version "Prieur et Mordillat" des docu-fictions bibliques que dans le rôle d'un Ken Loach à la française.


Michel Sender 19/10/2010 10:19



Chère Tipanda, le roman a aussi un côté de découpage par séquences cinématographiques, mais la grande force de Gérard Mordillat, en plus de l'intelligence des situations, est son écriture très
imagée : n'oublions pas qu'il fait aussi partie des "Papous" de France-Culture !


Pour une fois qu'un réalisateur et un écrivain parle si bien de la réalité sociale, et servi par des interprètes extraordinaires, ne boudons pas notre plaisir... Bien amicalement, Michel Sender.


(Je n'ai pu voir qu'hier la première partie de L'Ecole du pouvoir de Raoul Peck sur Arte : ça change aussi du tout-venant, non ?)



Françoise Granget 17/10/2010 09:08


oui ce roman était magnifique !
J'y avais repensé en lisant " Retour aux mots sauvages" de Thierry Beinstingel (Fayard), de la même veine quant au thème puisqu'il y est question d'un technicien électricien d'une grande entreprise
publique "reconverti" en téléopérateur, mais avec aussi un travail passionnant sur la langue de ces nouveaux métiers où celui qui veut garder son humanité devra trouver des chemins de traverse pour
résister.


Michel Sender 19/10/2010 10:28



Oui, chère Françoise, j'aime et je veux que la littérature parle du social. J'avais apprécié Vive la sociale ! mais je n'ai pas suivi les autres romans de Gérard Mordillat : j'ai eu tort
!


Bien amicalement, Michel Sender.