"Mort de la littérature" de Raymond Dumay

Publié le par Michel Sender


Mort de la littérature de Raymond DumayMort de la littérature Julliard


« Si le fameux huron débarquait un jour dans le “milieu littéraire”, il ne manquerait pas de sujets d’étonnement – mais rien ne le surprendrait plus que l’attitude des écrivains en face de l’argent. On l’a remarqué depuis longtemps et n’importe quel volume de mémoires le confirme : si deux écrivains célèbres ou obscurs, riches ou pauvres, génies ou faiseurs, se rencontrent, ils ne traiteront pas d’idées générales ; ils négligeront la défense de la culture et l’idéalisme pour s’entretenir de leurs éditeurs, de la vente de leurs ouvrages, des adaptations cinématographiques, de leurs traductions à l’étranger, bref, de l’argent. »

Ces lignes figurent dans un essai de Raymond Dumay, Mort de la littérature [*], paru il y a soixante ans chez René Julliard et réédité l’année dernière chez Stock, présenté par Marylène Duteil et avec une préface d’Éric Chevillard.

En 1950, Raymond Dumay (1916-1999) a publié deux romans et des nouvelles et, collaborateur de René Julliard, dirige depuis 1945 La Gazette des Lettres, un mensuel littéraire qui s’interrompra en 1952.

Et, dans Mort de la littérature, qui reprend et développe des articles écrits pour cette revue, Raymond Dumay, avec un bon sens de base, met tout simplement les pieds dans le plat, en réfutant bien évidemment toute éventuelle mort de la littérature (notion toujours relative) mais en soulevant la condition des écrivains soumis aux difficultés économiques et à la non-reconnaissance de leur travail.

« Les qualités nécessaires à l’écrivain sont assez nombreuses pour qu’on ne lui demande pas d’être en plus un ascète, un patriote ou un champion de football. Faire un livre est un métier difficile et même un ouvrage médiocre ne tombe pas de son auteur comme une pomme de l’arbre », note-t-il par exemple.

Raymond Dumay refuse toute attitude aristocratique ou de majesté ignorant la réalité matérielle, et cela l’oppose notamment à un Julien Gracq vivant de ses émoluments de professeur et ne refusant pas les subventions, mais sans le dire.

Car Raymond Dumay plaide pour une politique ouverte et officielle d’aide aux jeunes écrivains dans des propositions qui recoupent des évolutions que l’on a pu retrouver dans les aides ou les bourses du Centre national du livre ou d’autres organismes…

Il n’hésite pas pour cela à se référer à des exemples classiques (« Combien d’hommes admirables et qui avaient de très beaux génies sont morts sans qu’on en ait parlé. Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais », estimait La Bruyère) comme celui du dix-septième siècle et à revendiquer une prise en considération des « travailleurs de la littérature quotidienne », ne manquant pas de dénoncer « le triomphe des professeurs », le système vicié des prix littéraires (il parle joliment des « erreurs généreuses des critiques et des jurys ») ou « l’obsession du succès ».

Soixante ans après, ce livre de Raymond Dumay nous touche encore, sachant que son auteur vécut ensuite beaucoup sur les tirages de sa série populaire des Fannie parodiant Alexandre Dumas, de la réalisation d’éditions pour des clubs ou par la publication de guides gastronomiques !

Michel Sender.

[*] Mort de la littérature de Raymond Dumay (première publication : René Julliard, Paris, 1950), à propos de l’auteur par Marylène Duteil et préface d’Éric Chevillard, éditions Stock, Paris, septembre 2009 ; 180 pages, 16,50 €.

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Francesca 21/02/2010 02:34


Je suis bien d'accord et quelle que soit mon admiration pour Gracq, elle se nuance de réserves aussi...hélas ! Mais nobody's perfect.


Francesca 19/02/2010 10:24


La même question se pose à propos de tous les arts. Petite, je m'étonnais in petto d'entendre mon père prétendre qu'un artiste devait vivre de peinture, écriture, musqiue et... eau fraîche !
Ce Dumay m'était inconnu. Ce qu'il en est dit ici et que la préface soit d'Eric Chevillard m'alléche.
Mais je mors si l'on ose formuler critiques et/ou réserves à propos de Julien Gracq :-)


Michel Sender 20/02/2010 06:41



Dans Mort de la littérature, Raymond Dumay approuve La Littérature à l'estomac mais il n'aime pas l'attitude hautaine de Julien Gracq qui, professeur installé, se moque des
écrivains nécessiteux... Grosso modo, il lui reproche d'avoir de belles idées mais de ne pas être confronté à la nécessité, tout en sachant qu'il avait accepté des subventions pour monter une de
ses pièces. Cela fait partie des polémiques de l'époque. On peut toujours discuter le refus d'un écrivain de paraître en livre de poche, par exemple. Raymond Dumay n'aime pas les "hidalgos" de la
littérature ! Bien amicalement, Michel Sender. (On peut aimer la poésie d'André Pieyre de Mandiargues sans être fanatique de son aristocratisme.)