"Nagasaki" d'Eric Faye

Publié le par Michel Sender

Eric Faye Nagasaki

 

« Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans son pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. Et voyez ces serpents d’asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu’à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d’une muraille de bambous désordonnés, de guingois. C’est là que j’habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop. »

Dans son récent court roman ou plutôt sa longue nouvelle, Nagasaki [*], Éric Faye reconstruit et réinvente les éléments d’une histoire vraie, un fait divers, qu’il ne servirait à rien de cacher au futur lecteur tellement l’intérêt en est dans le déroulement et la narration, puis dans les réflexions qui s’en induisent.

Au Japon, un homme célibataire, qui vit seul, s’aperçoit incidemment, à de petits détails (notamment des aliments qui disparaissent de son réfrigérateur), que quelqu’un s’introduit probablement chez lui.

Et, progressivement, l’on comprend qu’en réalité une personne (une femme de cinquante-huit ans) vivait en permanence dans son habitation et y est restée plusieurs mois, à l’insu du propriétaire des lieux…

« La femme d’aujourd’hui sait qu’il ne faut pas laisser les souvenirs rebondir dans le palais des miroirs ; ils deviendraient fous, comme une mouette qu’on enferme par mégarde dans une salle », nous dit encore Éric Faye.

Nous découvrons alternativement les deux points de vue des protagonistes et nous sentons monter inéluctablement l’angoisse, paradoxalement surtout après la révélation des faits litigieux.

Car l’homme, même si le délit n’a pas eu de conséquences matérielles gravissimes (la femme mangeait souvent à l’extérieur et se retranchait discrètement dans une pièce de débarras), ne parvient pas à se remettre des événements : « Je n’arrive plus à me sentir chez moi », déclare-t-il simplement au procès…

Bien entendu, cette aventure à la fois peu banale et en même temps très prosaïque, a pris une dimension « existentielle », comme on dit.

Tout tient dans l’écriture tendue, exigeante et limpide d’Éric Faye !

Michel Sender.

[*] Nagasaki d’Éric Faye, éditions Stock, Paris, août 2010 ; 112 pages, 13 €.

 

Publié dans Littérature

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