"Sur l'amour et la mort" de Patrick Süskind

Publié le par Michel Sender




Sur la couverture, un détail du célèbre tableau de Fuseli, Le Cauchemar (1781), et le titre, Sur l’amour et la mort [*], en forme de traité philosophique, à faire pâlir plus d’un lecteur, même aguerri.

Mais ce serait sans tenir compte de l’auteur, Patrick Süskind (oui, l’auteur du Parfum), qui a bien garde de ne jamais nous ennuyer et qui, ici, comme toujours, nous amuse en s’amusant lui-même.

Car ce type ne respecte même pas ni l’amour ni la mort et, au contraire, ne veut absolument pas s’en laisser conter.

Sur l’amour, Patrick Süskind part de trois exemples désopilants qu’il démonte sans vergogne (un jeune couple qui se livre à des démonstrations publiques dans une voiture au milieu des embouteillages, un autre couple « collé-scotché » dans un dîner et une des dernières passions platoniques d’un vieil écrivain allemand renommé – qui avait déjà écrit La Mort à Venise – pour un jeune serveur dans un hôtel) pour en relativiser le sérieux et la durée dans l’intensité…

Et de faire appel à Socrate qui, dans une belle métaphore, comparaît l’âme à l’attelage d’un char antique, « constitué de deux chevaux et d’un cocher », bien difficile à maîtriser et à harmoniser !

Ensuite, sur la mort et le duo Éros/Thanatos, c’est d’abord Heinrich von Kleist qui en prend pour son grade, avec sa « romantique » obsession de ne pas mourir seul et sa perverse volonté d’y entraîner avec lui une « âme sœur », et ensuite Goethe, une espèce de faux cul qui, dans son poème « Nostalgie divine » [**] du Divan oriental-occidental a fait, l’air de rien, sur le thème du papillon de nuit éternellement attiré par la flamme, un éloge du suicide pour des générations de jeunes fous ou d’illuminés !

En fait, le seul (je ne vous parle pas de Jésus, un vrai idéologue !) à qui, finalement, Patrick Süskind garde un peu d’estime – pour son courage, sa force de vie et son entregent –, c’est Orphée, concrètement descendu aux Enfers, et un véritable artiste qui, malgré son échec, à cause du doute, « nous émeut encore aujourd’hui », par sa « prodigieuse tentative pour réconcilier les deux forces primitives et mystérieuses de l’existence humaine, l’amour et la mort, et pour amener la plus farouche d’entre elles au moins à un petit compromis ».

Car Patrick Süskind, sans le dire et sans se prendre au sérieux, est un sage – et son « petit » livre, un véritable régal !

Michel Sender.

[*] Sur l’amour et la mort (Über Liebe und Tod, Diogenes Verlag, Zurich, 2005) de Patrick Süskind, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary (première publication : Fayard, Paris, 2006), Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, novembre 2009 ; 96 pages, 5 €.

[**] En français, Bernard Lortholary a choisi l’excellente traduction rimée de Jean Malaplate, par ailleurs auteur également d’une remarquable traduction de Faust.

Publié dans Littérature

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Dominique 27/02/2010 17:11


Le bonheur c'est communicatif et ça donne envie de lire et de relire, il faut que je mette la main sur ce petit bouquin (ah le classement des bibliothèques) cela a été un plaisir de lecture et là
vous ranimez la flamme


Francesca 24/11/2009 11:43


J'ai lu ce livre qui m'avait réjouie, je m'en souviens, mais cette critique me réjouit encore plus je crois bien ! Au point que je vais le cueillir sur son étagère et le relire.
La critique n'est pas si aisée qu'on le dit et la vôtre est très incitative, comme vous voyez ! Merci Michel