"Toxique" : Françoise Sagan et Bernard Buffet réunis

Publié le par Michel Sender

 

« Apollinaire que j’ai lu ce matin… de quel œil verrait-il ces douces dames schizophrènes plus que damascènes se balader dans les allées mortes de ce parc, chapeau violet de paille sur un crâne agité, obstiné parfois sur une petite idée, une merveilleuse petite idée qui les comble. »


Voilà cinq ans que Françoise Sagan (1935-2004) est morte et dix ans que Bernard Buffet (1928-1999) s’est suicidé, mais les voici réunis dans la réédition d’une très beau livre, sublime – forcément sublime !


En 1957, après le terrible accident de voiture qui avait failli lui coûter la vie et où elle fut traitée au Palfium (« un succédané de la morphine ») pour combattre la douleur, on sait que Françoise Sagan fit ensuite une cure de désintoxication dans une clinique spécialisée.


Pendant cette hospitalisation d’une dizaine de jours, elle tint un court journal qui parut sept ans plus tard chez Julliard dans une édition au tirage limité et avec des illustrations de Bernard Buffet : Toxique [*], aujourd’hui réédité chez Stock.


« Peut-être devrais-je consacrer mon activité littéraire à autre chose que ce petit journal. Une nouvelle ? »
se demande-t-elle à plusieurs reprises mais on devine qu’elle est trop fatiguée pour le faire.


Cependant, très lucide néanmoins, elle parle de ses lectures (« un livre idiot sur Baudelaire, trois romans policiers, Chateaubriand, Apollinaire » ; plus loin, Proust ou l’Histoire de la Révolution de Michelet) en précisant immédiatement : « En général, quand je prends un livre, je le finis, mais là, je n’arrive pas à fixer mon attention » (phénomène bien connu après ne serait-ce qu’une anesthésie générale).


Elle lutte contre son intoxication au Palfium R 875, numéro qu’elle connaît très bien (« Dommage que ce ne soit pas une date de l’histoire de France, je la saurais », remarque-t-elle) mais qui, dans le livre, est calligraphié « N° 815 » par Bernard Buffet – et, aussi, manifestement, contre son alcoolisme qu’elle évoque très clairement : « Mes frères alcooliques, aimable tribu débonnaire des nuits de Paris, je ne pourrais plus vous suivre, de bar en bar, de voiture en voiture, ou alors à jeun. Et je crains que ça ne marche pas. »


Et ça n’a pas marché. À l’âge de vingt-deux ans, Françoise Sagan était déjà droguée – et cela a marqué tout le reste de sa vie !


C’est pourquoi la réédition de ce journal est très importante, d’autant que les illustrations de Bernard Buffet y tiennent également une grande place, enveloppent littéralement le texte et les pensées de Françoise Sagan, y incrustent également des mots ou des phrases (avec sa propre orthographe d’ailleurs) écrits à la main, comme des invocations, des commentaires parallèles…


On retrouve le trait si caractéristique de Bernard Buffet, ses nus féminins filiformes, des portraits, des visages (de profil ou de face), un toréador, une Aston Martin noire, un paysage, une tête de mort, etc. – une œuvre à part entière, extrêmement personnelle !


Un ensemble véritablement bouleversant !


Michel Sender.


[*] Toxique de Françoise Sagan, illustrations de Bernard Buffet (première publication : René Julliard, Paris, 1964), éditions Stock, Paris, octobre 2009 ; 96 pages, 15 €.

 

 

 

Petite curiosité graphique à propos de la bande qui entoure Toxique. Elle est reproduite sur un site de librairie mais, au final, même photo, le texte en a été changé, avec « Sagan retrouvée » (bien plus exact !) à la place de « Sagan inédite » et le nom de l’éditeur inscrit à droite (au lieu de la gauche) sur la porte passager de l’auto… Est-ce la raison pour laquelle Toxique n’est pas encore mentionné sur www.editions-stock.fr ?

 

Publié dans Littérature

Commenter cet article

Hub 18/10/2009 21:29


Saluons ici Denis Westhoff, fils unique de Françoise Sagan, qui va rééditer son oeuvre, pour notre plus grand plaisir.
Car s'il en a hérité des droits, il a aussi hérité de dettes aux montants astronomiques, pour le profit de qui ? Du fisc, évidemment ! Les grands artistes n'ont que rarement été des gestionnaires
avisés, et l'état sait bien en profiter ...


tipanda 17/10/2009 10:26


Elle a de l'endurance, la vieille légende de l'artiste alcoolique ou drogué, comme si les substances qu'il ingérait faisait son génie. Bien peu se posent la seule question qui vaille : jusqu'où
serait allé son génie s'il n'avait pas été handicapé par sa toxicomanie ?
Lorsqu'on a expérimenté, à l'occasion d'une maladie, l'appui d'une béquille chimique, on est à même d'apprécier à quel point c'est une aide limitée qui vous permet un pas et vous en interdit
deux.
Fraternellement. Jacqueline.