"Une vie sur le Bosphore" d'Irfan Orga

Publié le par Michel Sender

Irfan Orga Une vie sur le Bosphore


« Je suis né à Istanbul, le 31 octobre 1908. À ma naissance, ma mère avait quinze ans, et mon père vingt. J’étais leur premier-né. Notre maison, perchée derrière la Mosquée bleue, était tournée vers la mer de Marmara. Elle se dressait à l’angle d’un petit cul-de-sac, séparée de la mer par un simple muret de pierre. C’était un endroit calme et très vert, avec une toute petite mosquée à proximité, et j’en garde l’un de mes tout premiers souvenirs, celui du bruit inlassable et doux de la mer de Marmara et du chant des oiseaux dans les jardins. »

Nous arrivent en France, soixante ans après leur première publication en Angleterre, les Mémoires d’Irfan Orga (1908-1970), officier et écrivain d’origine turque réfugié en Grande-Bretagne dans les années quarante.

Le titre retenu en français, Une vie sur le Bosphore [*], privilégie l’aspect destin personnel alors que le sujet original de l’auteur est bien plus celui du Portrait d’une famille turque, mais peu importe.

Car, s’il ne s’agissait que d’un témoignage sur la vie à Istanbul au début du vingtième siècle, peu avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale ou de la chute sociale, liée à la guerre, d’une famille, cela serait intéressant, mais sans plus !

Non. Ce qui frappe avant tout, c’est la qualité du regard de l’auteur, son ton, sa manière d’écrire et de raconter qui demeurent absolument exceptionnels et rendent son récit, fortement ancré dans une réalité spécifique, totalement universel et émouvant au possible.

Dès l’ouverture du livre, l’évocation de son grand-père sur le point de mourir nous bouleverse profondément, tandis que les pérégrinations de sa grand-mère nous amusent au plus haut point (le chapitre sur son déplacement au hammam reste un morceau d’anthologie !) : de ce continuel va-et-vient entre constats réalistes ou tristes et remémorations vives et humoristiques naît l’épaisseur du rendu, sans complaisance aucune.

Après la mort du grand-père, celle du père et de l’oncle à la guerre, les enfants, au départ issus d’une famille riche et nantie, se retrouvent progressivement dans une misère noire et livrés aux atermoiements et aux difficultés des femmes (les seules survivantes) du clan.

Irfan et son frère Mehmet (leur jeune sœur Muazzez restera continuellement au foyer) connaîtront ainsi l’internat puis les écoles militaires pour pouvoir survivre et suivre des études.

Et puis, à leur âge adulte, ils n’auront encore et toujours pour souci (tradition très ancrée malgré les bouleversements du temps) que de s’occuper des femmes de la famille, celles-là même qui se sont battues, qui ont parfois revendiqué leur émancipation ou refusé de porter le voile, et qui ont permis la continuation de la société…

L’attitude d’Irfan Orga jamais n’est manichéenne et toujours conserve une zone, malgré les développements presque proustiens de son style, de non-dit et de liberté d’interprétation.

À la première édition les éditeurs actuels ont ajouté un épilogue écrit par le musicologue et écrivain Ateş Orga qui raconte un peu les conditions dans lesquelles son père (aidé beaucoup par sa femme pour l’écriture en anglais) a rédigé ces Mémoires puis d’autres livres et nous laisse deviner aussi des drames intérieurs plus secrets…

Une vie sur le Bosphore d’Irfan Orga peut ainsi être considéré, par la singularité de ses souvenirs d’enfance et du contexte décrit, comme un des très grands récits autobiographiques du siècle précédent !

Michel Sender.

[*] Une vie sur le Bosphore (Portrait of a Turkish Family, Victor Gollancz, Londres, 1950) d’Irfan Orga, traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj, éditions des Deux Terres, Paris, février 2010 ; 512 pages (+ 8 pages photos), 23 €. www.les-deux-terres.com

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