Vendredi 22 octobre 2010 5 22 /10 /Oct /2010 12:31

Bourdieu Questions de sociologie

 

« Il y a une lutte sur les enjeux et les moyens de lutte qui oppose les dominants et les dominés, mais aussi les dominés entre eux : une des subtilités du rapport de force dominants/dominés, c’est que, dans cette lutte, les dominants peuvent utiliser la lutte entre dominés sur les moyens et les fins légitimes (par exemple l’opposition entre revendication quantitative et revendication qualitative ou encore l’opposition entre grève économique et grève politique). Il y aurait une histoire sociale à faire de la discussion sur la lutte des classes légitime : qu’est-ce qu’il est légitime de faire à un patron, etc. » [*]

En cette période troublée, il me plaît de lire Pierre Bourdieu (1930-2002), en me souvenant que, en 1995, il avait été un des rares intellectuels publics à prendre fait et cause en faveur des grévistes et à les défendre.

Je pense à lui quand je vois un philosophe (par ailleurs, très doué) comme, par exemple, Robert Redeker qui, dans Le Monde, décrit la retraite comme « un mythe français » et dont il annonce l’« agonie », sans qu’on sache trop s’il s’agit de lard ou de cochon.

En effet, pour le travailleur ou le salarié de base, qui travaille pour vivre et n’a pas d’autres ressources, l’espoir de la retraite (comme encore la protection sociale) est quelque chose de vital et de fondamental qui a été obtenu par les anciens et qui doit à tout prix être maintenu.

Rien ne préserve hélas de la maladie, de la dépendance et de la mort, mais, au moins, qu’on puisse profiter de la retraite le plus tôt possible, avant d’être impotent ou gaga !

Or, depuis la réforme Balladur sur les vingt-cinq meilleures années qui a fait baisser le montant des retraites puis celle de Fillon qui a allongé la durée du travail et avec cette nouvelle régression qui retarde l’âge du départ, cet acquis social est de nouveau attaqué, et ce n’est pas acceptable, c’est insupportable, la coupe est pleine, on n’en peut plus !...

On ne voit pas les commerçants (sauf pour leurs vitrines cassées) ou les paysans (pourtant très prompts d’habitude à jeter du fumier devant les préfectures !) se plaindre car il y a bien longtemps (tout en prenant part au pot général) qu’ils se débrouillent autrement et qu’ils conservent une mentalité de petits patrons. Et l’on sait que les patrons, eux, ne manquent pas de s’assurer des retraites-chapeaux ou des stock-options.

Quant à ceux qui décident, les ministres, les députés, les sénateurs, ou encore les flics et les militaires qui les protègent, ils ont tous des systèmes dérogatoires de retraite et de cumuls !

J’entends déjà les cris qui montent : « Tous pourris, tous des salauds ! », tandis que les médiateurs, les journalistes, les échotiers, ceux qui rendent compte et qui pourraient donner leur opinion, lèchent littéralement les bottes des sphères dirigeantes que, il est vrai, ils fréquentent plus qu’à leur habitude.

En accumulant de soi-disant « réformes » qui, à chaque fois, font se rétrécir les droits sociaux, en multipliant les injustices et les inégalités, les « classes laborieuses, classes dangereuses » se réveillent, même si elles restent encore bien timorées.

Et, même si les grévistes perdent aujourd’hui, les possédants y gagneront une victoire bien amère demain !

Michel Sender.

[*] « La grève et l’action politique » (1975) dans Questions de sociologie (1984) de Pierre Bourdieu, collection « Reprise », éditions de Minuit, Paris, 2002 ; réimpression d’août 2009, 288 pages, 8,50 €. www.leseditionsdeminuit.fr

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : Diaspora Zorange
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