"Léon Chautard - Un socialiste en Amérique (1812-1890)" de Michaël Roy
« J’aimerais pouvoir raconter, dans un style éclatant, les crimes atroces commis par cet odieux tyran qu’on connaît sous le nom de Louis-Napoléon Bonaparte. Mais je n’ai hélas de la langue anglaise qu’une connaissance limitée et je me contenterai donc de raconter en des mots simples les souffrances endurées par quelques-unes des victimes de Napoléon. Que mes lecteurs m’accordent leur indulgence. Je commence.
En février 1848, Louis-Philippe, roi des Français, fut chassé de son trône et contraint de fuir vers l’Angleterre, refuge de tous les pécheurs. La République fut proclamée avec enthousiasme par les opprimés et acceptée avec résignation par les oppresseurs. Le trône des Bourbons fut publiquement et solennellement brûlé à l’endroit même où, soixante ans auparavant, se tenait la prison d’État de la Bastille.
Quatre mois plus tard, jour pour jour, le canon résonnait à nouveau dans les rues de Paris. Les républicains, qu’on faisait passer pour des anarchistes, défendaient leur liberté et se battaient avec acharnement contre les royalistes de toutes nuances, qui se faisaient passer pour des républicains conservateurs. L’armée régulière, soumise à une passive obéissance, et la garde nationale, trompée par les discours pompeux de Lamartine, poète sublime mais politicien aveugle, étaient toutes deux dans le camp des royalistes.
Après cinq jours d’une lutte féroce et héroïque, les républicains furent vaincus. Mais les royalistes payèrent leur victoire au prix fort : huit généraux furent tués et six blessés ; mille deux cents officiers de tous grades et vingt mille soldats et gardes nationaux passèrent de vie à trépas. Toutes les personnes connues pour leur attachement aux institutions républicaines furent alors jetées en prison. J’eus l’honneur d’être du nombre, avec vingt-cinq mille autres. » [*]
Plongé par intermittence depuis quelques semaines dans l’Histoire de la Révolution de 1848 de Daniel Stern (Marie d’Agoult) [**], j’ai trouvé avec bonheur le livre de Michaël Roy sur Léon Chautard — Un socialiste en Amérique (1812-1890), authentique quarante-huitard qui subit la répression sévère qui s’ensuivit et en témoigna plus tard dans un journal de Salem, aux États-Unis, en 1857, après son évasion de Cayenne et bien avant de rentrer en France, seulement en 1872, sans avoir pris part à la Commune.
Léon Chautard, né le 1er décembre 1812 à Gallargues dans le Gard, un temps militaire puis « teneur de livres » (comptable) chez des négociants parisiens, participe activement (il préside notamment le Club républicain de Montmartre) à la Révolution de 1848, de février jusqu’aux journées de juin (« Selon le préfet de police (…), Chautard “commandait la barrière du faubourg Poissonnière” lors de l’insurrection de juin et “exerçait une grande influence sur les insurgés qui combattaient sous ses ordres” »), avant d’être arrêté le 11 juillet.
À partir de cette date, il connaîtra neuf années de prison, dont cinq à Cayenne, ce dont nous possédons le détail grâce à son propre récit de 1857, Escapes from Cayenne (Fuir Cayenne), écrit directement en anglais et traduit pour la première fois en français par Michaël Roy dans cet ouvrage.
D’abord incarcéré dans des forts parisiens, il est transféré au Havre, puis à Brest sur le ponton de l’Uranie, ensuite à Belle-Île, puis, après une tentative d’évasion et des rébellions, à Lorient. Jugé à Vannes, et malgré son acquittement, il est « transporté » en Algérie puis, en juillet 1852, à bord de la Fortune (« quelle ironie ! » relève-t-il), envoyé en Guyane française, à Cayenne et aux îles du Salut, bagne terrible.
Refusant toujours de s’abaisser, Léon Chautard tient tête à ses gardiens et aux autorités, réussissant, grâce à un emploi de comptable (son ancien métier), à s’enfuir de Cayenne sur un navire anglais et à rejoindre Georgetown, en Guyane britannique.
Il rejoint là d’autres prisonniers évadés, notamment Charles Bivors et Hippolyte Paon dont il ajoute à son propre témoignage le récit de leur évasion sur des radeaux de fortune, et parvient finalement à partir avec eux pour Boston puis Salem dans le Massachusetts.
Léon Chautard a tenu, sans attendre (ils arrivent à Boston le 19 septembre 1857 et Escapes from Cayenne paraît à partir de fin septembre en feuilleton dans le Salem Register), à écrire et publier son témoignage. Il restera de nombreuses années aux États-Unis et se liera particulièrement aux milieux anti-esclavagistes, soutenant une compagnie de volontaires français et allemands lors de la guerre de Sécession…
Rentré en France, Léon Chautard retrouva sa femme et retourna s’installer dans son village natal où il mourut le 13 janvier 1890.
Fuir Cayenne demeure un document précieux sur son époque et sur l’engagement d’un homme — et cette publication de Michaël Roy un très beau travail d’historien.
Michel Sender.
[*] Fuir Cayenne (Escapes from Cayenne, 1857) de Léon Chautard, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michaël Roy, dans : Michaël Roy, Léon Chautard — Un socialiste en Amérique (1812-1890), éditions Anamosa, Paris, avril 2021 ; 256 pages, 21 €.
La brochure originale d’Escapes from Cayenne (imprimée sur souscription par The Salem Observer en décembre 1857) est disponible sur la bibliothèque numérique Manioc http://www.manioc.org/patrimon/FRA11086
Michaël Roy a traduit et commenté les Confessions de Nat Turner (The Confessions of Nat Turner, 1831) pour les éditions Allia (Paris, janvier 2017 ; 80 pages, 6,50 €).
[**] Histoire de la Révolution de 1848 de Daniel Stern, avant-propos de Dominique Desanti, éditions Balland, Paris, janvier 1985 ; 744 pages, 169 F. [Il ne s’agit pas d’une édition scientifique. Reprend la seconde édition Charpentier de 1862 (les deux volumes intégraux sont disponibles sur BnF Gallica) avec des coupures.] Ce livre est un modèle d’écriture.
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