"Sur les ossements des morts" d'Olga Tokarczuk
« Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.
Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte — violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure —, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. » [*]
Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk, dans son titre, reprend la fin d’un vers de William Blake (« Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts », un des « Proverbes de l’Enfer » dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer), pour souligner l’objet profond du livre, qui baigne par ailleurs dans de continuelles références au grand poète préromantique anglais.
La narratrice, Janina Doucheyko (qui déteste son prénom et que les gens appellent sans cesse « madame Janina » ou « Douchenko » en se trompant), ancienne ingénieure des ponts et chaussées devenue institutrice d’anglais (les mercredis) dans un petit village de Basse-Silésie de la région de Wrocław en Pologne, passe l’hiver dans un hameau (dont elle surveille les habitations inoccupées pendant la saison) près de la frontière tchèque, historiquement situé dans l’ex-« pays des Sudètes ».
Relativement isolée et souffrante (elle parle volontiers de ses « maux »), Janina est obsédée d’horoscope et d’astrologie, ne parvenant pas à être comprise et acceptée par les habitants (surtout les chasseurs et les notables comme cul et chemise entre eux), recevant seulement la visite d’un de ses anciens élèves, Dionizy (« Dyzio »), qui traduit avec elle des poèmes de William Blake.
Elle se préoccupe également beaucoup de la faune sauvage des environs (continuellement menacée) et du sort des animaux (ses deux chiennes, ses « Petites Filles », ont disparu) en général : « Vous avez plus de compassion pour les animaux que pour les hommes », lui reproche un agent de police.
Or, le hameau où elle réside (appelé Luftzug, « courant d’air » en allemand) est marqué par les morts suspectes qui s’y déroulent : d’abord, celle d’un braconnier, Grand Pied, qui harcelait fréquemment Janina et maltraitait son propre chien (il est retrouvé s’étant étouffé avec un os de biche) ; puis celle du Commandant de police, tombé dans un puits (il ne tenait aucun compte des plaintes déposées par Janina) ; ensuite celle d’un propriétaire, éleveur de renards, pris dans un piège ; celle, encore, du président de la société de chasse, dévoré par des insectes ; enfin la mort du curé, brûlé dans son église en flammes.
Cependant, dans sa marginalité, Janina bénéficie tout de même du soutien, outre Dyzio, d’amis et de connaissances qui l’aident dans ses recherches sur ces décès étranges : son voisin Matoga ; le Dentiste, défenseur original de l’environnement ; Boros, un chercheur entomologiste de passage ; l’Écrivaine (« la Cendrée »), qui vit avec une femme ; Bonne Nouvelle, vendeuse de vêtements ; un libraire en Tchéquie, etc.
Tous veulent savoir ce qui se passe et comprendre ces événements embrouillés, meurtres ou accidents : c’est une photo (ah, la vanité des chasseurs de se faire photographier devant leurs victimes !) qui va tout révéler…
Dans Sur les ossements des morts, Olga Tocarczuk, sous la forme d’un roman policier et de portraits acérés voire outranciers d’une société, a rassemblé les méditations, les craintes et les révoltes qui peuvent nous étreindre devant le sort réservé aux animaux et la barbarie cynégétique.
Elle y ajoute, avec l’apport des visions de William Blake, un grand lyrisme baroque, de la hauteur de vue philosophique, ce qui transcende la réalité et emporte l’adhésion.
Michel Sender.
[*] Sur les ossements des morts (Prowadź swój pług przez kości umarłych, 2009) d’Olga Tokarczuk, traduit du polonais par Margot Carlier, Les Éditions Noir sur Blanc, Lausanne, septembre 2012 ; 304 pages, 22 € (couverture : © Jamie Wang).
Mon exemplaire possède un autocollant « Sélection Prix SNCF du Polar Roman-2013 » collé sur la couverture, un autre autocollant « Avec SNCF, vous allez aimer le polar » sur la page de garde et un marque-page « Sélection Hiver » à l’intérieur. [En effet, Sur les ossements des morts faisait partie de la sélection « Hiver » (gagnée par Le Dernier Lapon d’Olivier Truc) du Prix SNCF du Polar Roman-2013 remporté finalement par Balancé dans les cordes de Jérémie Guez, vainqueur de la sélection « Automne », La Tristesse du Samouraï de Víctor del Árbol s’étant détaché dans la sélection « Été ».]
J’ai récupéré également un exemplaire « Libretto » imprimé en janvier 2021 ; 288 pages, 9,50 € (couverture : Elena Schweitzer).
Outre le petit volume (« Collection Romantique ») José Corti de la traduction du Mariage du Ciel et de l’Enfer par André Gide [NRF, 1922], je garde un faible pour les Visioni de William Blake dans la traduction italienne de Giuseppe Ungaretti [1965], le texte anglais en regard (introduction d’Aldo Tagliaferri, « Gli Oscar Poesia », Mondadori, Milan, mars 1973 ; 406 + XXVI pages, Lire 1000).
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