"Un endroit discret" de Seichô Matsumoto
« C’est à Kôbe que Tsuneo Asai avait appris la nouvelle.
Il était à peu près 20 h 30, il participait à un dîner avec des industriels de la transformation des produits alimentaires. Chef de bureau de l’alimentation au ministère de l’Agriculture, il était arrivé la veille en compagnie de son directeur, le chef de cabinet Shiraishi. Celui-ci avait bénéficié d’une promotion et était arrivé dans son service un mois plus tôt si bien qu’en matière de politique d’alimentation, c’était pratiquement un débutant. Depuis la veille, dans la région d’Osaka-Kôbe, ils avaient visité des conserveries et des usines de charcuterie, et ils avaient prévu pour le lendemain de se rendre à Hiroshima. Ce soir-là, les industriels leur offraient un banquet pour resserrer les liens. » [*]
Ayant lu il y a quelques mois Point zéro en 10/18 (voir ce blog le 8 juillet 2020), j’ai sauté sur l’occasion de découvrir Un endroit discret, autre roman de Seichô Matsumoto (1909-1992), écrivain populaire très connu au Japon, mais encore peu traduit en France.
Publié initialement de décembre 1970 à avril 1971 en feuilleton dans le supplément hebdomadaire de l’Asahi Shimbun, Un endroit discret se ressent de son mode d’écriture (des éléments de l’intrigue sont fréquemment rappelés au fur et à mesure des chapitres) mais conserve un déroulement classique de roman à énigme.
Dans Un endroit discret, c’est un mari, Tsuneo Asai, un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, qui enquête sur la mort brutale, d’un arrêt cardiaque fulgurant, de sa femme Eiko.
Il s’agissait pour Asai d’un remariage, Eiko étant plus jeune que lui de huit ans, et une épouse agréable mais réservée, qui, d’ailleurs, depuis son premier infarctus, avait cessé toute relation sexuelle avec son mari.
L’entente du couple, demeuré sans enfant, paraissait bonne et conviviale, mais sans aucune passion, Asai restant essentiellement préoccupé par son travail, et Eiko ne souhaitant absolument pas en entendre parler.
Cependant, petit à petit, les circonstances (dans une parfumerie d’un quartier de Tôkyô) de la mort de sa femme préoccupent son mari qui, plutôt maniaque et frustré, se met à rechercher tous les détails de la dernière sortie de sa femme, au point de lui soupçonner finalement une liaison extra-conjugale.
Très imbu de sa personne et se cachant de son entourage (au vrai fort restreint), Asai fait d’ailleurs appel à une agence de détectives pour l’aider dans ses investigations et avancer pas à pas, jusqu’à un point de non-retour.
Un endroit discret sombre alors dans le maelstrom du remords, dans la paranoïa du criminel qui, croyant s’en sortir, au contraire s’enfonce dans des calculs inutiles, des combinaisons impossibles, et inéluctablement court à sa perte…
Ainsi, comme dans les romans de Georges Simenon ou de Boileau-Narcejac, Un endroit discret de Seichô Matsumoto gagne une dimension noire, tourmentée, répétitive, délétère.
Michel Sender.
[*] Un endroit discret (聞かなかった場所 — Kikanakatta basho, 1971) de Seichô Matsumoto, roman traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani [Actes Sud, 2010], collection « Babel noir », éditions Actes Sud, Arles, 2012 ; 224 pages (« Offert pour l’achat de deux Babel noir », janvier 2014 ; imprimé en décembre 2013). Photographie de couverture : Kimiko Yoshida.
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