"7 Octobre" de Lee Yaron

Publié le par Michel Sender

"7 Octobre" de Lee Yaron
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« La tradition juive des « shiva », qui consiste à observer formellement une période de deuil à la suite d’un décès, vient du mot « sept ». Dans la Genèse, Joseph, après avoir enterré son père Jacob, « porte le deuil dans une grande et douloureuse lamentation » pendant sept jours. Dans le Livre de Job, le personnage éponyme perd sa femme, ses sept fils et ses trois filles ; ses compagnons le font s’asseoir par terre, à même la poussière, pendant sept jours et sept nuits.

La pratique moderne est tout à fait similaire. Les sept jours débutent à l’issue de l’enterrement ; les membres de la famille immédiate — parents, frères et sœurs, époux et enfants — ont l’obligation de s’asseoir. Au cours de cette période, tout semblant de routine est interdit. L’endeuillé doit rester chez le défunt, assis au plus près du sol, et même par terre, matérialisant la profondeur de son chagrin. La porte est ouverte à tous ceux qui viennent lui présenter leurs condoléances et aider la famille dans les tâches quotidiennes. » [*]

 

Ce qui se déroule actuellement en Israël, à Gaza et en Palestine, en plus de la guerre en Ukraine, nous bouleverse.

Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 contre Israël, qui aurait pu passer pour une révolte armée contre des années d’oppression du peuple palestinien et qui s’est révélée être en vérité une opération terroriste antisémite et lâche (avec de multiples prises d’otages et des exactions innommables, pratiques indignes de libérateurs), la campagne israélienne de bombardements intensifs contre le territoire de la bande de Gaza plonge maintenant les populations civiles palestiniennes dans l’enfer des destructions, du désespoir, de la mort et de la faim.

C’est pourquoi ouvrir les yeux sur les événements réels qui se sont déroulés en Israël le 7 octobre 2023 me semble fondamental et indispensable, ce à quoi s’attache Lee Yaron, jeune (elle va bientôt avoir trente ans) journaliste israélienne du quotidien Haaretz qui a enquêté sur les faits et interrogé une centaine de témoins.

D’ailleurs, le titre anglais du livre (il semble qu’il ait été écrit dans cette langue et que la traduction française soit sa première édition mondiale), 10/7: 100 Human Stories (« 7/10 : Cent histoires humaines ») explicite mieux le projet de l’auteure.

En effet, elle souhaite avant tout donner la parole aux individus, victimes ou protagonistes, secouristes ou responsables locaux, avec une certaine sécheresse des comptes rendus journalistiques, mais alliée à la volonté de retracer le parcours des personnes interviewées ou évoquées, ce qui nous permet de plonger dans la diversité de la population israélienne, dans les strates complexes des nombreux migrants dont elle est composée.

Cela donne à son livre une évidente épaisseur humaine, d’autant plus que l’absurdité arbitraire et barbare des assassinats perpétrés nous submerge et nous révolte : par exemple, le massacre aveugle d’étudiants népalais et thaïlandais venus travailler en Israël ou celui des Bédouins du Néguev avec des roquettes lancées dans le désert, l’assaut meurtrier contre les membres du kibboutz de Be’eri notoirement progressistes et pacifistes, la mort de réfugiés ukrainiens arrivés récemment, des jeunes idéalistes d’un festival de musique trance, etc., et toujours la fureur, la cruauté religieuse, islamiste, des assaillants, leurs cris et leurs joies insanes devant le crime…

Mais Lee Yaron, manifestement, ne souhaite pas tomber dans le sensationnalisme ou le sentimentalisme. Son projet recoupe celui d’un Mémorial (les noms des victimes du 7 octobre clôturent le livre), non exhaustif mais signifiant, un livre du souvenir — et elle y parvient avec intelligence et empathie.

Personnellement, à propos de ce livre et de sa probable portée historique (même si, aujourd’hui, la prolifération des médias informatiques sature le recul nécessaire), j’ai pensé notamment aux ouvrages suscités ou écrits par Arnold J. Toynbee sur les massacres en 1915 contre les Arméniens en Turquie [**].

Il faudrait aussi que les témoignages sur les victimes palestiniennes à Gaza et en Cisjordanie nous parviennent et que ce conflit puisse cesser.

 

Michel Sender.

 

[*] 7 Octobre (La journée la plus meurtrière de l’histoire d’Israël racontée par les victimes et leurs proches) de Lee Yaron, postface de Joshua Cohen, traduit [de l’anglais] par Colin Reingewirtz et Laurent Trèves, éditions Grasset, Paris, avril 2024 ; 368 pages, 23 €.

10/7 : 100 Human Stories de Lee Yaron est annoncé chez St. Martin's Press pour le 24 septembre 2024.

Internet Archive

Internet Archive

[**] Le livre historique d’Arnold J. Toynbee, Armenian Atrocities — The Murder of a Nation (1915) est disponible sur Internet Archive ainsi que sa traduction française chez Payot. Parut ensuite en 1916 le rapport et les documents : The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, ouvrage fondamental.

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Publié dans Littérature

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