"Jusqu'à ce que mort s'ensuive" d'Olivier Rolin
« Englefield Green, 19 octobre 1852
Un pré dans les environs du château de Windsor. Autour, les bois ont la couleur de l’automne. Dans les lointains, le miroir de la Tamise, les fumées de Londres. Des écharpes de brume stagnent dans les creux, que le pâle soleil de midi commence à dissiper. Deux groupes de trois hommes, de sombre vêtus, coiffés de hauts-de-forme — peut-être certains portent-ils un bowler, un chapeau melon, dont la mode commence à se répandre. On fait sauter les sceaux fermant un paquet de fort papier contenant les pistolets, on lance une pièce pour savoir qui tirera le premier. Du talon on écrase les cigares dans l’herbe humide. Dos à dos, les duellistes s’éloignent de vingt pas chacun. Pistolet tenu contre eux, canon au ciel. S’arrêtent, se retournent. L’un est grand et fort, l’autre plus petit, trapu. Ce sont deux révolutionnaires français exilés en Angleterre. Le grand costaud — Frédéric Cournet, un ancien officier de marine —, qui a gagné le tirage au sort, avance de dix pas, lève le chien, abaisse son arme, vise soigneusement. Le petit — Emmanuel Barthélemy, un ouvrier mécanicien —, immobile, se met de profil afin d’offrir la moindre cible possible. Ils se haïssent. Il n’est pas prévu de quartier. Au cas où le duel au pistolet n’aboutirait pas, ils ont convenu de continuer à l’épée. Bientôt l’un des deux sera mort. » [*]
Dans le chapitre I du livre premier de la cinquième partie des Misérables, intitulé « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », Victor Hugo, dans une de ses multiples digressions qui lui sont familières et qui nécessitent de toujours le lire dans des versions intégrales, évoque deux barricades de juin 1848 à Paris, tenues respectivement par deux hommes révoltés d’alors, Frédéric Cournet et Emmanuel Barthélemy.
Et Victor Hugo, vers la fin de ce chapitre, précise : « Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua Cournet. Ce fut un duel funèbre. »
Heureuse initiative, c’est à partir de ce chapitre des Misérables qu’Olivier Rolin a décidé d’essayer de retracer la vie de ces deux républicains socialistes, l’un, Frédéric Cournet (1808-1852), plutôt proche de Ledru-Rollin, l’autre, Emmanuel Barthélemy (1822-1855), partisan d’Auguste Blanqui et de Louis Blanc (Victor Hugo ajoute, en conclusion : « Barthélemy, dans les occasions, n’arborait qu’un drapeau ; le drapeau noir »).
Ainsi, dans Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Olivier Rolin remonte le temps et tâche de comprendre la personnalité de ces deux hommes et de raconter au plus près possible des témoignages et des archives le déroulement de leur existence.
Je ne veux pas recopier le livre d’Olivier Rolin et tenterai de résumer ce que j’ai retenu des parcours respectifs des deux personnages.
D’abord, Frédéric Constant Cournet (son fils, Frédéric Étienne Cournet, 1837-1885, ami de Charles Delescluze qui prit la parole à Londres aux obsèques de son père, participa à la Commune de Paris), ancien officier de marine, se fit remarquer en juin 1848 sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, fut député de 1850 à 1851 et accompagna Victor Hugo pendant les journées qui suivirent le coup d’État du Deux-Décembre, avant de s’exiler en Angleterre. C’est là, pour des raisons mal connues, que Barthélemy le provoqua en duel et le tua, le 19 octobre 1852.
Ensuite, Emmanuel Barthélemy, ouvrier mécanicien, membre très jeune de la Société des saisons d’Auguste Blanqui et Armand Barbès, fut condamné en 1839 aux travaux forcés pour tentative de meurtre sur un agent de police. Libéré en 1847, il s’activa pendant la révolution de 1848 (en juin, tint la barricade du faubourg du Temple), fut de nouveau arrêté et condamné en 1849 mais parvint, avec un comparse, à s’évader, puis à s’exiler, en Suisse et à Londres. C’est là qu’il tua Frédéric Cournet en duel. N’ayant fait, curieusement, que quelques mois de prison, il assassina, en 1854, deux personnes, dont un policier, et fut condamné à mort puis pendu, le 22 janvier 1855.
Deux destins incroyables et troublants, sur lesquels il reste difficile de se prononcer : l’un, plus bourgeois et notable (très présent dans Histoire d’un Crime de Victor Hugo), l’autre complètement borderline et lumpenprolétariat…
De tout cela Olivier Rolin a fait un ouvrage passionnant, mêlant réflexions et promenades contemporaines sur les lieux évoqués et y ajoutant une enquête journalistique et littéraire (il utilise fréquemment des références au Londres de Charles Dickens) sur l’histoire de ces deux hommes, avec une tentative notable d’objectivité engagée. Un livre remarquable.
Michel Sender.
[*] Jusqu’à ce que mort s’ensuive (Sur une page des Misérables) d’Olivier Rolin, éditions Gallimard, Paris, décembre 2013/janvier 2014 ; 208 pages, 19 €.
Bien sûr, il faut lire Les Misérables dans son intégralité. Personnellement, je préfère les éditions en un seul volume : par exemple, celle de la collection « Le Rayon d’Or » chez Gallimard, très illustrée (couverture de Keleck, 1977 ; réédition de novembre 1988, reliée souple sous coffret cartonné).
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