"Le Banni" d'Erckmann-Chatrian
« Au-dessus de Saverne, à partir de la colonne qui marquait autrefois la limite du Bas-Rhin et de la Meurthe, se détache du grand chemin de Paris — à droite, en montant la côte — une jolie route forestière vers la Petite-Pierre et Bitche.
En suivant cette direction, vous laissez à votre gauche l’ancienne forteresse de Phalsbourg, dont l’église, l’hôtel de ville et les casernes se dessinent sur l’horizon lointain de la Lorraine.
Je ne crois pas qu’il existe en France de route mieux tracée ni plus pittoresque que celle-là ; elle forme de grands circuits au penchant de la côte ; l’ombre des hêtres et des sapins vous couvre, vos regards se perdent au-dessous, dans d’immenses trouées sur la plaine bleue de l’Alsace, jusqu’aux rives du Rhin.
Vous ne découvrez dans les gorges environnantes que des cimes, des rochers, des genêts dorés, des bruyères lilas ; c’est un coup d’œil splendide.
Mais pourquoi cette route si belle, si commode, a-t-elle été construite en 1867, trois ans avant l’invasion prussienne ? » [*]
Quelques années après Le Brigadier Frédéric (voir ce blog le 26 mai 2024), Erckmann-Chatrian publièrent Le Banni, une suite où le brigadier Frédéric réapparaît.
C’est par l’intermédiaire du contrebandier Hulot et de Jean Starck, le charbonnier (mais le narrateur demeure à la troisième personne), des amis, qui sont restés tous deux au Graufthal, que nous est rappelée et résumée l’histoire de Frédéric Bêhme (nous apprenons son nom), ancien brigadier forestier au Thommenthal, chassé par les Allemands, ayant perdu la grand-mère Anne, sa fille Marie-Rose et son futur gendre Jean Merlin, et depuis réfugié solitaire à Paris, surveillant à la gare de l’Est.
Jean Starck ne supporte pas de croiser sans cesse le nouveau garde allemand, Wilhelm Gotthelf, ayant pris sa place et investi la maison forestière avec sa famille (sa fille va bientôt épouser un militaire !), quand il apprend, par le contrebandier Hulot, que le vieux Frédéric serait rentré à Saint-Dié (où est enterrée sa fille Marie-Rose), qu’il est autorisé à revenir en Alsace — mais, en fait, qu’il est devenu aveugle !
Jean Starck, qui l’avait aidé à transporter ses meubles, puis qui avait accompagné Marie-Rose à Saint-Dié, décide alors d’aller chercher le père Frédéric et de faire avec lui la route du retour, par Provenchères et le col de Saales.
Le Banni est ainsi le roman du retour au pays natal de l’exilé Frédéric, un homme vieilli et diminué, mais toujours fier et brave. D’ailleurs, tous ceux qu’il croise l’aiment et le félicitent, le soutiennent et déplorent avec lui l’occupation prussienne de leur patrie.
Marchant ensemble et revenant vers Phalsbourg (la ville d’Émile Erckmann, où lui ne put jamais rentrer, n’obtenant que de résider à Lunéville) et Graufthal, les deux compagnons s’arrêtent dans une auberge où ils croisent une troupe de bohémiens zigeiners avec qui Frédéric entonne seul un très ancien « chant des Pandours » [**]. (Le roman est suivi d’une autre chanson patriotique, due à Erckmann-Chatrian, « Dis-moi ! Quel est ton pays ? »)
Arrivé à destination, Frédéric retrouve avec plaisir et nostalgie toutes ses connaissances. Mais c’était sans compter avec le brigadier Gotthelf et les gendarmes prussiens qui, à cause du retentissement de l’interprétation publique du Chant des Pandours, viennent arrêter et emprisonner le charbonnier Starck, n’imaginant pas que Frédéric Bêhme puisse en être le véritable responsable…
Avec Le Banni, comme avec Le Brigadier Frédéric, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian nous offrent un livre simple et chaleureux, près du peuple, comme ils le furent toujours, authentiques Républicains dans leur siècle.
Michel Sender.
[*] Le Banni — Roman patriotique (Le Globe, du 19 novembre au 21 décembre 1881 ; Hetzel, 1882) d’Erckmann-Chatrian, J. Hetzel et Cie, Paris, 1882 ; 320 pages environ (3e édition sur BnF Gallica ; 4e édition sur Google Books). Une édition Hetzel, illustrée par Frédéric Lix, est également disponible sur Gallica.
[**] La malédiction des Pandours
Les Pandours sont à Haguenau !
Le ciel est noir, la plaine est blanche.
Un corbeau sur sa haute branche
Chante la gloire du bourreau…
Les Pandours sont à Haguenau !
Dans le carré de la potence,
La tête basse et sans souliers,
Frissonnent nos vingt conseillers,
Au vent du soir qui les balance,
Dans le carré de la potence.
Les Pandours sont à Haguenau !
Mansfeld, à la gueule brûlée,
Est descendu dans la vallée,
Piller le bourg et le château…
Les Pandours sont à Haguenau !…
Voyez, là-bas, le feu qui brille,
Comme une étoile dans la nuit ;
La ville brûle, et tout s’enfuit…
On pille, on viole, on fusille…
Voyez, là-bas, le feu qui brille !…
La flamme monte à Haguenau ;
Son reflet rouge au loin s’épanche.
Le corbeau, sur sa haute branche,
Pousse un « hourra ! » pour le bourreau !…
Les Pandours sont à Haguenau.
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