"Le Brigadier Frédéric" d'Erckmann-Chatrian

Publié le par Michel Sender

Une affiche de 1877

Une affiche de 1877

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« Quand j’étais brigadier forestier à la Steinbach, me dit le père Frédéric, et que j’avais l’inspection du plus beau triage de tout l’arrondissement de Saverne, une jolie maisonnette sous bois, le jardin et le verger derrière, pleins de pommiers, de poiriers et de pruniers où pendaient les fruits en automne ; avec cela quatre bons arpents de prairie le long de la rivière ; que la grand’mère Anne, malgré ses quatre-vingts ans, filait encore derrière le poêle et pouvait rendre des services à la maison ; que ma femme et ma fille surveillaient le ménage, l’étable et la culture de notre bien ; et que les semaines, les mois et les années se passaient dans la tranquillité comme un seul jour… Si dans ce temps-là quelqu’un était venu me dire : — « Tenez, brigadier Frédéric, voyez cette grande vallée d’Alsace jusqu’aux rives du Rhin : ces centaines de villages entourés de récoltes en tous genres, tabac, houblon, garance, chanvre, lin, blé, orge, avoine, où passe le vent comme sur la mer ; ces hautes cheminées de fabriques qui fument dans les airs ; ces moulins et ces scieries ; ces coteaux chargés de vignes ; ces grands bois de hêtres et de sapins, les plus beaux de France pour les constructions de marine ; ces vieux châteaux en ruines depuis des siècles à la cîme des montagnes ; ces forteresses de Neuf-Brisach, de Schlestadt, de Phalsbourg, de Bitche, qui défendent les défilés des Vosges… Regardez, brigadier, aussi loin que les yeux d’un homme peuvent s’étendre, des lignes de Wissembourg à Belfort, eh bien, tout cela dans quelques années sera aux Prussiens ; ils seront maîtres de tout ; ils auront garnison partout ; ils lèveront des impôts ; ils enverront des percepteurs, des contrôleurs, des forestiers, des maîtres d’école dans tous tes villages ! Et les gens du pays courberont les reins ; ils feront l’exercice dans les rangs allemands, commandés par des feldwèbel 1de l’empereur Guillaume !… » — Si quelqu’un m’avait dit çà, j’aurais cru que cet homme était fou, et même, dans mon indignation, j’aurais été capable de lui passer un revers de main par la figure.

  1. Sergent. » [*]

 

Le Brigadier Frédéric d’Erckmann-Chatrian (Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, voir ce blog les 17 et 20 mars 2021 à propos du Conscrit de 1813 et de Waterloo), que je connaissais dans une édition illustrée cartonnée grand format Hachette 1937 réimprimée en 1940 mais que je n’avais jamais lue et que j’ai redécouvert à la faveur d’une ancienne édition Hetzel en mauvais état, est un livre d’une extrême simplicité mais dont l’authenticité frappe aujourd’hui encore.

Cela tient à la manière qu’avait Émile Erckmann d’écrire et de composer les romans imaginés par lui et Alexandre Chatrian : toujours au plus près du peuple, ancrés dans le réel et avec une véritable empathie pour leurs personnages.

Dans Le Brigadier Frédéric, c’est le brigadier (pas un militaire, un garde forestier) lui-même qui raconte ce qui lui est arrivé (il s’adresse à un certain Georges, sans doute celui qui tient la plume) et qui revendique que l’on comprenne son drame.

En effet, devenu veuf en 1867 mais vivant avec sa fille Marie-Rose et la mère âgée de son ex-femme (« la grand’mère Anne »), parvenu à quelques années de la retraite, le père Frédéric pouvait espérer passer le flambeau (comme lui-même avait pris la suite de son beau-père) à un jeune gars, Jean Merlin, amoureux de sa fille, et demeurer ainsi dans leur maison forestière, logement de fonction et lieu de vie permanent. (La Maison forestière est le titre d’un ouvrage d’Erckmann-Chatrian, publié précédemment, en 1866, chez Hetzel et Lacroix.)

À l’époque, les agents forestiers arpentent et surveillent les bois à pied, ils partagent le quotidien des paysans et des bûcherons, des hommes souvent venus de l’étranger : « Bavarois, Wurtembergeois, Badois… »

Or, quand éclate la guerre franco-prussienne et que l’Alsace-Lorraine est occupée, on demande aux gardes français de faire un choix : accepter de travailler pour l’Allemagne ou faire leurs valises.

La plupart des gardes, dont le vieux Frédéric mais aussi le jeune Jean Merlin, refusent l’offre allemande. Cela signifie, pour la grand-mère Anne, le brigadier Frédéric et Marie-Rose, quitter la maison forestière, partir avec leurs meubles et leur bétail, dans un premier temps pour le hameau de Graufthal, près de Phalsbourg.

Jean Merlin ne supporte pas cette situation et décide, clandestinement avec d’autres, de rejoindre l’armée française. Frédéric, à cause de la grand-mère et de sa fille, hésite. Mais, très vite, les gendarmes allemands leur enlèvent les deux vaches qui leur permettaient d’avoir du lait et du fromage, puis, finalement, ordonnent au père Frédéric, qui a protesté publiquement, « d’évacuer le pays dans les vingt-quatre heures ».

Il doit donc se résoudre à laisser la grand-mère et Marie-Rose seules et de prendre la route pour Saint-Dié-des-Vosges, pour s’y réfugier. Il raconte tout cela — et les morts qui ont suivi — trois ans après les faits, accueilli ensuite, comme de nombreux Alsaciens et Lorrains, à Paris, ayant trouvé un emploi de surveillant à la gare de l’Est…

Dans Le Brigadier Frédéric, un livre plutôt anti-prussien qu’anti-allemand, Erckmann-Chatrian regrettent et condamnent l’annexion de leur pays, prédisant la défaite à venir des occupants : « si la Force prime quelquefois le Droit, la Justice est éternelle !... » concluent-ils.

Nous savons aujourd’hui que cela provoqua la guerre de 1914 et que cette situation nous évoque celle des territoires ukrainiens actuellement occupés et attaqués par la Russie : d’ailleurs, un an plus tard, en 1875 (voir ce blog le 28 janvier 2022), leur éditeur, Jules Hetzel, sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, publiera Maroussia, un récit exaltant le patriotisme ukrainien en se référant ouvertement à l’Alsace-Lorraine.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Brigadier FrédéricHistoire d’un Français chassé par les Allemands (1874) dErckmann-Chatrian [J. Hetzel, éditeur, Paris, sans date] ; 268 pages (reliure cartonnée artisanale). Exemplaire sans page de titre mais correspondant à la « nouvelle édition » : « Ouvrage honoré de souscriptions du Ministère de l’Instruction publique, du Ministère de l'Agriculture et de la Ville de Paris, adopté pour les Bibliothèques scolaires et populaires » (46798 — Paris, imprimerie Lahure, 9, rue de Fleurus, 9), disponible sur Internet Archive (University of Toronto Library).

Une édition, illustrée par Théophile Schuler, parut également chez Hetzel en 1876 (disponible sur Gallica).

"Le Brigadier Frédéric" d'Erckmann-Chatrian

À noter

 

Curieusement, une coquille manifeste demeure, dans le feuilleton du Rappel qui parut du 3 septembre au 11 octobre 1874, puis dans toutes les éditions Hetzel, et même dans l’édition Hachette de 1937 illustrée par Joseph Hémard (je n’ai pas pu consulter l’édition Jean-Jacques Pauvert) : il s’agit de la lettre de Jean Merlin, au dernier chapitre du Brigadier Frédéric, datée « Silly-le-Guillaume, 26 janvier 1870 ».

En effet, logiquement, d’après l’histoire de la guerre franco-prussienne (débutée le 19 juillet 1870 ; l’armistice fut signé le 26 janvier 1871 et entra en vigueur le 28) et la chronologie du livre, il faut bien sûr dater cette lettre du 26 janvier 1871 (symboliquement le dernier jour de la guerre). L’Armée de la Loire se replia notamment à Sillé-le-Guillaume en janvier 1871.

En revanche, les traductions anglaise (Brigadier FredericA Story of an Alsacian Exile, chez Smith, Elder, & Co, 1875) ou américaine (Brigadier Frederick, and, The Dean’s Watch, chez Appleton & Company, 1902) donnent bien 1871 (« Silly-le-Guillaume, 26th of January, 1871 ») comme année d’envoi de la lettre de Jean Merlin.

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