Pour la défense du "vrai" tiret de ponctuation
« 1a. Utilité du tiret. Le tiret, plus encore que la parenthèse, interrompt la continuité de la phrase. Il inclut de force, pourrait-on dire, une phrase dans la phrase ; elle y garde son indépendance syntaxique et/ou sémantique. Plus que la parenthèse, le tiret est extérieur à l’unité de la phrase. Depuis Peter Altenberg, qui fut le Raymond Roussel du tiret, les auteurs modernes lui vouent un culte particulier. […]
Conventions typographiques
15. Espace ? Le tiret est précédé et suivi d’« une » espace, mais la virgule qui le suit, le cas échéant, est « collée » sans espace. Il se confond avec le signe moins, dont il prend le nom en jargon typographique, et ne doit pas être confondu avec le trait d’union. » [*]
Personnellement, j’adore le tiret. Mais je n’en fais pas une religion : chacun est libre de l’utiliser ou pas.
Cependant, je cite ici de courts passages du Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon, un livre d’une très grande subtilité et — comme tous les bons linguistes : je pense aussi à Alain Rey — pas normatif du tout, car, récemment, dans plusieurs lectures modernes, d’ouvrages imprimés récemment, j’ai constaté l’emploi du trait d’union (certes avec une espace avant et après) à la place du tiret.
Peut-être s’agit-il de l’utilisation de tirets « demi‐cadratin », très proches du moins et du trait d’union, mais cela me choque car, pour moi, typographiquement, le tiret doit être « cadratin » (tiret long) pour bien s’exprimer. Du moins, il me semble que c’était l’usage typographique.
Je fais partie d’une génération qui a beaucoup tapé de textes à la machine à écrire manuelle où le tiret n’existait pas sur le clavier. Parfois, nous tapions deux traits d’union côte à côte à la place du tiret — mais il y avait toujours un léger blanc entre les deux !
Aujourd’hui, même si le tiret n’est toujours pas accessible sur le clavier (sauf avec des touches de raccourcis), les traitements de texte informatiques (en ce qui me concerne, je me sers de Word) permettent heureusement de ponctuer comme l’on veut, de respecter les espaces insécables, de « justifier » les lignes, etc.
De nos jours, les éditeurs font composer leurs ouvrages par des entreprises de mise en pages spécialisées qui ont l’air de préconiser le trait d’union ou le tiret demi-cadratin à la place du tiret long.
Je donnerai trois exemples.
Jusqu’à ce que mort s’ensuive d’Olivier Rolin (voir ce blog le 7 mai 2024). Composition : Nord Compo.
7 Octobre de Lee Yaron (voir ce blog le 12 mai 2024). Mise en pages PCA 44400 Rezé.
Et le livre que je lis en ce moment, En mémoire de la mémoire de Maria Stepanova, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, éditions Stock, septembre 2022 (composé par PCA : même les barres horizontales de dialogues ressemblent à des moins). Il vient de sortir au Livre de Poche (avril 2024) mais je ne l’ai pas consulté sous cette forme.
Dans ce dernier ouvrage, tout en volutes et en digressions sur la mémoire et le souvenir, à la composition typographique très soignée et agréable, je souffre particulièrement des tirets « réduits » qui font penser continuellement à de simples traits d’union…
Malheureusement, ce nouvel usage (renforcé par celui de la presse) semble hélas se généraliser. Je dois être trop marqué par les lectures anciennes.
Michel Sender.
[*] Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon (extraits des pages 329 et 339), collection « Tel », éditions Gallimard, Paris, février 1991 ; 488 pages, 85 FF tc (composition Bussière et impression S.E.P.C.).
Maria Stepanova s’est opposée à la guerre en Ukraine et vit aujourd’hui à Berlin.
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