"Au bal avec Marcel Proust" de Marthe Bibesco
« Au milieu du bal où j'ai rencontré Marcel Proust où il a essayé de me parler, où j'ai tâché de ne pas l'entendre, où je l'ai fui, la pendule que chevauchait le parrain Drosselmayer, le parrain borgne d'un conte d'Hoffmann, a dû sonner minuit imperceptiblement au fond de ma mémoire d'enfant, dans mon royaume qui n'est plus de ce monde :
Perpendicule
Va faire ronron,
Avance et recule
Brillant escadron !
L'horloge plaintive
Va sonner minuit,
La Chouette arrive
Et le Roi s'enfuit…
Ces paroles m'ont longtemps donné une espèce de frayeur, d'autant plus affreuse qu'elle n'était pas explicable. Si je la compare aujourd'hui au sentiment qui me fit m'éloigner de Marcel Proust, c'est parce que je le fuyais pour des raisons, en apparence, encore moins intelligibles. Je me donnais pour prétexte que, venue au bal pour danser, lui, pauvre homme, ne dansait pas; mais, sans que je me l'avoue, c'était sa présence seule qui me faisait passer des bras d'un danseur à ceux d'un autre, et dire au suivant, avec l'accent de la supplication, de ne pas me ramener à la place où il m'avait prise, cette place devant laquelle, livide et barbu, le col de son manteau relevé sur sa cravate blanche, Marcel Proust avait traîné sa chaise depuis le commencement de la soirée. Et il l'avait placée de telle sorte, entre la salle et moi, qu'on eût dit qu'il voulait m'accaparer, me séquestrer, et m'isoler avec lui du reste du monde. » [*]
C’est sous les auspices du Casse-Noisette [**] d’Hoffmann et de son Drosselmayer effrayant que, pour rire après-coup, Marthe Bibesco place sa première rencontre, « au bal », avec Marcel Proust.
Elle veut également donner un parfum d’enfance, en tout cas de jeunesse, à cette évocation de Proust provoquée, en premier, par le souvenir de ceux qui le connaissaient avant elle : ses cousins Antoine et Emmanuel Bibesco (les « Ocsebib »), Antoine très souvent accompagné de son ami Bertrand de Fénelon (« Nonelef ») dont « Lecram » (« anagramme de Marcel ») était secrètement entiché.
En effet, Marthe Lahovary (d’une famille roumaine aristocratique) avait épousé très jeune, en 1902, son cousin Georges-Valentin Bibesco, ce qui l’avait immédiatement rapprochée de la maison princière des Bibesco et de ses autres cousins, tous de culture française et résidant fréquemment à Paris.
Or, les Bibesco, rue de Courcelles, quand celui-ci habitait encore chez ses parents, étaient les voisins de Marcel Proust et avaient sympathisé avec lui, dans une passion commune pour l’art et les églises gothiques, dont Emmanuel se faisait une spécialité. Ils visitèrent ainsi ensemble de nombreux lieux historiques ou religieux en France ou à l’étranger.
Marthe Bibesco, encore très jeune mais déjà mère (une petite Valentine était née en 1903), résidait bien sûr chez ses cousins quand elle venait à Paris et était en quelque sorte « chaperonnée » par eux, avec qui elle avait par ailleurs de grandes affinités.
Ainsi, au départ fortuite et intimidée, son appréhension de Marcel Proust s’améliora par les échos qu’elle en avait directement, puis par son propre engagement dans l’écriture, à l’occasion de sa publication des Huit Paradis (en 1909, sur un voyage en Perse) puis de ses travaux sur Alexandre asiatique, en 1912.
Entre-temps, les deux frères, Antoine et Emmanuel, intercédèrent (sans succès) auprès de Jacques Copeau pour la publication (refusée par André Gide) de Du côté de chez Swann aux éditions de la NRF…
Marthe Bibesco rédige ces souvenirs en ayant sous les yeux la correspondance échangée par elle et ses cousins avec Marcel Proust. Elle le fait en 1928, six ans après sa mort mais en ayant la connaissance de La Recherche dans son intégralité et en se remémorant les autres êtres proches disparus eux aussi : Bertrand de Fénelon sur le front en 1914 ; Emmanuel Bibesco, malade, qui se suicida en 1917 ; sa sœur Marguerite en 1918.
Elle témoigne de la grande générosité humaine de Marcel Proust, de son attachement infini aux personnes, en dehors, selon elle, de tout réel snobisme : « Son snobisme n’est pas autre chose qu’un moyen de prospection dans le temps, pour y retrouver ce qui l’émeut », affirme-t-elle.
Car, même si elle l’a très peu rencontré, elle a découvert chez Marcel Proust une authentique empathie, et s’est trouvé avec lui « une profonde parenté sentimentale », une « suprême conjonction ».
C’est pourquoi, les années passant, ce petit ouvrage nous touche toujours autant.
Michel Sender.
[*] Au bal avec Marcel Proust de Princesse Bibesco [Gallimard, 1928], collection « L’Imaginaire », éditions Gallimard, Paris, octobre 1989 ; 152 pages, 35 FF.
[**] Marthe Bibesco (avec une légère variante : « Perpendicule / Doit faire ronron » écrit Dumas) cite manifestement la version française d’Alexandre Dumas (Histoire d’un casse-noisette, 1844) du conte d’E. T. A. Hoffmann. Plus loin, elle précise : « La lecture d’un conte fantastique, traduit par Alexandre Dumas fils, m’avait jetée jadis dans cette même espèce de terreur. » La mention d’Alexandre Dumas fils est fausse, mais peut-être est-elle influencée par un rapprochement avec le fils de Théophile Gautier qui traduisit des auteurs romantiques allemands en signant Théophile Gautier fils (notamment les Contes bizarres d’Achim von Arnim).
Les Lettres de Marcel Proust à Bibesco (correspondance avec Antoine et Emmanuel Bibesco) sont aujourd’hui disponibles, d’après l’édition de la Guilde du Livre de 1949, sur le site de la Bibliothèque numérique romande.
La biographie de Ghislain de Diesbach, La Princesse Bibesco — 1886-1973, parue chez Perrin en 1986, nous apprend que Marthe Bibesco, tôt déçue par son mariage, fut un temps très amoureuse (sans espoir) d’Emmanuel Bibesco.
/image%2F1341490%2F20240906%2Fob_ab5f84_bibesco-au-bal-avec-marcel-proust.jpg)
/image%2F1341490%2F20240906%2Fob_849b80_dumas-casse-noisette.jpg)
/image%2F1341490%2F20240906%2Fob_4620cc_bibesco-lettres-de-marcel-proust.jpg)
/image%2F1341490%2F20240906%2Fob_584e78_diesbach-princesse-bibesco.jpg)