"Catherine-Paris" de Marthe Bibesco

Publié le par Michel Sender

"Catherine-Paris" de Marthe Bibesco
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« Catherine-Paris était née à Bucarest, d’un père ancien élève du Lycée Louis-le-Grand, et d’une mère qui avait des visions.

— Je t’ai vue souvent en rêve, avant que tu sois au monde, ma fille, lui disait-elle.

Et Catherine allait apprendre où sa mère avait rêvé d’elle. Bien que sa ville natale fût, sur la carte, plus près d’Yalta que de Moscou, quand elle naquit, ce 28 janvier 1889, les thermomètres marquaient trente degrés Réaumur sous zéro, les bocaux des pharmaciens avaient éclaté, et les cochers russes eux-mêmes, n’y tenant plus, les rues étaient sans voitures, et la neige encore sans traîneaux. Sourde, muette, paralysée, frappée par l’une des malédictions de son climat calamiteux, Bucarest était aveugle aussi. Une taie de gel s’étendait sur ses doubles fenêtres que les habitants condamnent deux fois par an : l’hiver, en collant aux chambranles du papier journal et de gros bourrelets ; l’été, en fermant les persiennes, les stores et de noirs rideaux, pour lutter contre l’autre ennemi du dehors : contre l’air incandescent.

— Ouvrez les fenêtres toutes grandes, jamais on ne les ouvre ici ! gémissait, dans son délire, la mère de Catherine. » [*]

 

Dans son roman Catherine-Paris, publié en 1927 initialement dans les « Cahiers verts » de la Librairie Grasset puis réédité à de nombreuses reprises (ce fut un grand succès public), Marthe Bibesco fait naître son héroïne, comme elle, un 28 janvier à Bucarest, mais en 1889 (sa véritable année de naissance a été très longtemps méconnue) alors que nous savons qu’elle était née en 1886 : beaucoup de dictionnaires se trompent, mais la biographie de Ghislain de Diesbach (voir ce blog le 6 septembre 2024) l’atteste.

Ce détail d’ouverture démontre la teneur autobiographique contenue dans le livre, de même que la précision selon laquelle Catherine, comme l’auteure, née en Roumanie, a été conçue à Paris (d’où l’ajout de Paris à son prénom) lors d’un séjour de ses parents dans cette ville.

Mais Marthe Bibesco s’empresse ensuite de ce que Catherine-Paris épouse le descendant d’une grande famille aristocratique polonaise, le comte Adam Léopolski, propriétaire, à Zamosc, d’un grand domaine appelé « le Versailles polonais ».

Elle transpose ainsi son propre mariage malheureux (sauf que Catherine ne devient pas mère très tôt) et fait de l’époux, en plus d’être volage et de se désintéresser de sa femme, un obsédé de la chasse invitant à sa table « les meilleurs fusils d’Europe ».

Ayant pris sa résidence polonaise en détestation, de même que son mari, Catherine profite, avec l’aval de sa belle-mère, de « l’équinoxe des couturières » (« la saison des robes ») pour retourner enfin à Paris : « L’époque des essayages était arrivée, en même que celle des bécasses. Chaque année, Adam se rendait seul sur les confins de la Podolie ; il avait coutume d’y chasser, entre hommes, ce gibier fantasque dont les crochets déconcertent les femmes. »

Car Catherine ne se sent bien qu’à Paris, là où elle a été élevée et dont elle a appris la langue (« … elle ne parlait ni polonais, ni tchèque, ni croate, ni serbe, ni slovène, ni turc… L’italien et l’allemand non plus, et pas même le roumain, hélas ! »), la culture (Chateaubriand est son maître) et l’histoire.

Elle ressasse l’échec de sa vie sentimentale (« Elle ne savait comment parler de son mariage ; elle avait honte de sa vie de femme, qui n’avait été qu’une école de prostitution, puisqu’il fallait essayer de plaire, sous la direction d’une vieille dame, à un homme qui ne l’aimait pas ») mais, enfin (Catherine-Paris reste un roman), elle va rencontrer l’amour dans les bras d’un bel aviateur, même si août 1914 et la guerre les séparent, l’obligeant, en tant qu’« étrangère », à quitter le territoire français…

C’est ainsi que, aujourd’hui encore, Catherine-Paris, ce roman de Marthe Bibesco (en 1924 elle en avait publié un premier, Le Perroquet Vert, qui mériterait d’être réédité pas seulement en numérique), se lit avec plaisir et grand intérêt, témoignant d’une connaissance profonde de la noblesse d’Europe centrale et écrit avec beaucoup de brio et d’intelligence.

 

Michel Sender.

 

[*] Catherine-Paris, roman de la Princesse Bibesco, Bernard Grasset, éditeur, Paris, 1927 ; 328 pages, 12 francs (47e édition, Mayenne, imprimerie Floch — 13-9-1927).

"Catherine-Paris" de Marthe Bibesco

Catherine-Paris a été réédité en 1990 dans la collection « Les Cahiers Rouges » chez Grasset et semble toujours disponible.

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